Que se passe-t-il sur le chemin d’Emmaüs ? Pourquoi l’un des deux pélerins n’a-t-il pas de nom ? Et si c’était une femme ? Quel est le lien avec Adam et Ève ?
Dans le blockbuster casse-tête Tenet de Christopher Nolan, le protagoniste n'a pas de nom. Il est simplement appelé « Le Protagoniste ». C’est une manière délibérée de le rendre universel et de permettre aux spectateurs de s'identifier pleinement à lui.
Le réalisateur nous invite ainsi à découvrir le monde et le temps à travers ses yeux, sans jamais nous donner des repères personnels sur qui il est, afin que nous puissions, à notre tour, être les acteurs de cette aventure, plongés dans l'action et la mission.
Cette démarche de nommer sans nommer trouve un écho frappant à la fin de l’évangile de Luc. Deux disciples marchent en direction d’Emmaüs : l'un s’appelle Cléophas… et l’autre reste sans nom, tout comme Le Protagoniste de Tenet.
Luc choisit de ne pas nommer ce disciple, créant ainsi une porte ouverte vers une identification universelle. Mais qui peut bien être cette deuxième personne ?
Ce disciple est-il une femme ? S’agit-il de Marie de Cléophas, l’une des femmes présentes au tombeau, dont l’histoire est pourtant passée sous silence dans cet épisode ?
Contexte : Marie-Madeleine, Jeanne et Marie (mère de Jacques) viennent de découvrir le tombeau vide. Un ange leur dit que Jésus est ressuscité. Elles se hâtent alors de passer le mot aux Onze mais ils ne les croient pas...
Voici que, le même jour, deux d’entre eux se rendaient dans un village situé à soixante stades de Jérusalem, du nom d’« Emmaüs » et ils causaient entre eux de tout ce qui s’était passé.
Et il advint, comme ils s’entretenaient et discutaient entre eux, Jésus lui-même, s’étant approché, faisait route avec eux ; mais leurs yeux étaient retenus, afin qu’ils ne le reconnussent pas.
Il leur dit :
— Quelles sont ces paroles que vous échangez en marchant ? Et pourquoi êtes-vous tristes ?
Prenant la parole, l’un d’eux, nommé Cléophas, lui dit :
— Tu es bien le seul étranger de Jérusalem à ne pas savoir ce qui est arrivé ces jours-ci !
Et il leur dit :
— Quoi ?
Et ils dirent :
— Ce qui concerne Jésus le Nazaréen, qui fut un homme prophète, puissant en œuvre et en parole devant Dieu et tout le peuple ; comment aussi nos grands prêtres et nos chefs l’ont livré pour une condamnation à mort et l’ont crucifié. Nous espérions, nous, que c’était lui qui allait racheter Israël et cependant, après tout cela, voici déjà le troisième jour que ces choses sont arrivées ! À la vérité, quelques femmes des nôtres nous ont effrayés : elles furent avant la lumière au tombeau, et n’ayant pas trouvé son corps, elles vinrent en disant qu’elles avaient vu des anges, en vision qui disent qu’il est vivant. Quelques-uns des nôtres sont allés au tombeau et le trouvèrent tel que les femmes l’avaient dit mais lui, ils ne le trouvèrent pas.
Et lui leur dit :
— Ô insensés et lents de cœur à croire à tout ce qu’ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer ainsi dans sa gloire ?
Et en commençant par Moïse et par tous les prophètes il leur interprétait dans toutes les Écritures ce qui le concernait.
Ils approchèrent du village où ils se rendaient et lui feignit d’aller plus loin. Mais ils le pressèrent en disant :
— Reste avec nous, car le soir vient et le jour est déjà sur son déclin.
Et il entra pour rester avec eux. Et il advint que, comme il était à table avec eux, il prit le pain, le bénit, le rompit, et il le leur présentait.
Et leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent puis il disparut à leurs yeux.
Et ils se dirent l’un à l’autre :
— Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Écritures ?
Et à l’heure même, se levant ils s’en retournèrent à Jérusalem et ils trouvèrent réunis les Onze et ceux qui étaient avec eux, disant :
— C’est bien vrai ! Le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon-Pierre. Et eux racontaient ce qui était arrivé en chemin et comment ils l’ont reconnu à la fraction du pain.
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Au début du dernier chapitre de son évangile, tandis que Luc raconte la découverte du tombeau vide puis la rencontre des femmes avec l’ange puis l’incrédulité des apôtres lorsqu’elles leur annoncent la nouvelle…
Soudainement, on quitte Jérusalem et hop, on se penche sur l’histoire de deux mystérieux compères qui marchent vers un coin paumé : Emmaüs.
Petit détail étonnant : ces deux disciples sont totalement inconnus au bataillon. Alors, pourquoi raconter leur histoire ?
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On sait peu de choses sur les deux compagnons de route, mais on sait quelques trucs quand même :
Qui sont ces drôles de disciples ? Des myopes astigmates carabinés ? Eh bah on n’est pas hyper renseigné à ce sujet.
Prenons au sérieux l’hypothèse selon laquelle la deuxième personne est une femme. Si c’est à un homme et une femme que Jésus se révèle en chemin, ça nous rappelle une autre scène de la Bible… pas vous ?
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« Et il advint que, comme il était à table avec eux, il prit le pain, le bénit, le rompit, et il le leur présentait. Et leurs yeux s’ouvrirent et ils le reconnurent puis il disparut à leurs yeux. » (Lc 24, 30-31)
Enfin, après un long moment de quiproquo alors même que Jésus était bien présent face à eux… basculement et révélation, les deux disciples le reconnaissent !
Et pour dire cela, l’évangéliste Luc reprend une expression issue du Livre de la Genèse. En effet, au chapitre 3, Adam et Ève désobéissent à Dieu. Après avoir mangé le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, eux aussi…
« Alors leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils se rendirent compte qu’ils étaient nus. » (Gn 3, 7)
Pour le comprendre le lien entre ces deux passages, listons les 3 parallèles significatifs entre les deux scènes :
1️⃣ Dans les deux cas, les yeux des deux protagonistes s’ouvrent après la consommation d’une nourriture.
2️⃣ Changement de paradigme. Le couple ne prend pas mais reçoit :
3️⃣ Dans les deux cas, le texte dit que « leurs yeux s’ouvrirent » juste après cette consommation alimentaire. MAIS le changement opéré n’a rien à voir…
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Finalement, au moyen de ce triple parallèle littéraire avec la Genèse, l’évangile de Luc marque ici le « dénouement » d'une intrigue commencée lors du péché d'Adam et Eve.
Théologiquement, Jésus vient inverser le processus de désobéissance introduit par Adam et Ève dans le chapitre 3 de la Genèse. Manger le pain de Jésus n’annule pas le péché, mais vient réconcilier le lien entre Dieu et l’humanité :
Les disciples d’Emmaüs courent à Jérusalem pour annoncer cette nouvelle — et jusqu’à la fin de l’évangile les évènements se précipitent, comme si tout advenait déjà dans l’éternité.
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Pour conclure, on vous propose une réforme du calcul mental made in chemin d’Emmaüs.
« Nous nous comptons par deux, alors qu’il faut nous dénombrer trois… Car Tu n’es jamais absent de nos rencontres.
Tu habites chacun de nos dialogues pour les ouvrir à la réalité. Tu es la Parole à l’origine de toute parole. »
Bruno Chenu (1942-2003), Disciples d’Emmaüs, Paris, Bayard, 2003, p. 64

Les disciples d’Emmaüs sont deux disciples de Jésus qui quittent Jérusalem après la crucifixion. L’un est nommé Cléophas, mais l’identité de l’autre reste inconnue. Déçus et désorientés après la mort du Christ, ils rencontrent Jésus ressuscité sur la route d’Emmaüs sans le reconnaître.
L’Évangile de Luc ne révèle jamais l’identité du deuxième disciple d’Emmaüs. Plusieurs hypothèses ont été avancées au cours de l’histoire : il pourrait s’agir de l’évangéliste Luc, de Simon-Pierre, d’un proche de Cléophas ou même d’une femme. Ce silence pourrait être volontaire afin de permettre à chaque lecteur de s’identifier à ce compagnon de route.
L’évangéliste Luc établit un parallèle étonnant entre les disciples d’Emmaüs et Adam et Ève. Dans les deux récits, les protagonistes partagent une nourriture et leurs yeux « s’ouvrent ». Mais les conséquences sont opposées : dans la Genèse, Adam et Ève mangent le fruit défendu et découvrent leur nudité ; à Emmaüs, les disciples reçoivent le pain rompu par Jésus et reconnaissent le Christ ressuscité. En faisant écho à la Genèse, Luc montre que Jésus vient restaurer la relation entre Dieu et l’humanité brisée par le péché.
Lorsque Jésus rejoint les disciples sur le chemin d’Emmaüs, leurs yeux sont « empêchés de le reconnaître ». Ce n’est qu’au moment où Jésus rompt le pain qu’ils comprennent qui il est. L’Évangile montre ainsi que la reconnaissance du Christ ressuscité ne dépend pas seulement de la vue, mais d'une révélation progressive à travers les Écritures et la fraction du pain.