« Le Buisson Ardent », masterclass de Nicolas Froment

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Pourquoi Nicolas Froment met-il autant d’infos dans son tableau ? Quels sont les indices et détails surprenants ? Comment analyser ce retable ?

8 min et 12 secondes avec Nicolas Froment, une copieuse analyse détaillée et un midrash bonus à la fin
Dernière mise à jour -  
16/2/2026

Il était une fois à Aix-en-Provence

Aujourd’hui on tente un truc. On commence par un petit jeu puis on viendra au texte biblique dans un second temps.

On va vous raconter une histoire et vous emmener dans les méandres d’une peinture pour en faire une brève analyse (promesse non contractuelle, possiblement cette analyse sera longue).

Imaginez-vous dans la vieille ville d’Aix-en-Provence où il fait bon se balader Cours Mirabeau et boire un café Place des Cardeurs.

Au détour d’une ruelle piétonne avec de lourds pavés, vous voilà au pied d’une immense façade. Ah tiens, elle est donc là la cathédrale.

Pas dérangé pour un sou, vous poussez la porte d’entrée et vous entrez (logique, c’est fait pour ça).

Au fond à gauche, dans une chapelle latérale, vous êtes attiré par un drôle de tableau.

Nous y voilà.

Regardez le retable ci-dessous.

Ah non on s’est trompé, ça c’est la version « portes fermées ».

Tout en haut, escorté d'une soixantaine d'angelots dorés, on peut deviner que le vieil homme barbu avec l'orbe crucigère (la boule avec la croix) et les doigts de la main qui font le chiffre trois... c'est Dieu.

À gauche, c’est l’ange Gabriel, avec des ailes dans le dos pour montrer que c’est un ange, et une branche d'olivier dans la main, symbole de la bonne nouvelle : Dieu annonce une période de paix, une nouvelle ère comme à l'époque de la colombe de Noé…

À droite, c’est Marie, la mère de Jésus, avec de superbes cheveux longs ondulés, symbole qui montre qu'elle est vierge et qu'elle n'est pas encore mariée. Elle tient en mains un livre ouvert pour montrer qu’elle reçoit, écoute et lit la Parole de Dieu.

Cette scène représente donc l’Annonciation, l'épisode où Marie reçoit la visite de l'ange Gabriel et accepte de devenir la mère de Jésus, divin enfant sauveur.

Mais ce n’est pas ça qu’on voulait analyser.

Ah voilà, portes ouvertes et zoom sur le tableau du milieu :

Pour le moment, on ne vous donne délibérément pas le titre du tableau. À vous de chausser vos lunettes et de scruter cette œuvre.

Alors ? Qu’est-ce que ça représente ?

Voilà le petit jeu qu’on vous propose. Regardons ce tableau lentement sans calquer d’interprétation, faisons attention aux détails, profitons-en pour admirer la virtuosité du peintre… et à la fin seulement on lira le texte biblique lié à cette représentation (ou plutôt l'un des textes, parce qu'il y en a plusieurs).

Pour celles et ceux qui connaissent ou qui ont trouvé la ref aussitôt, prêtez-vous également au jeu… vous remarquez forcément des détails nouveaux.

On commence par le haut : avec une fine auréole autour de la tête, une femme en bleu tient dans ses bras un joli bébé bien dodu. Elle pose son regard sur lui tandis qu'il semble regarder le spectateur (donc nous autres qui analysons ce tableau).

L’enfant est nu, simplement entouré d’un modeste linge blanc. Il porte dans sa main un miroir qui réfléchit ensemble son visage et celui de sa mère. Il semble d'ailleurs incliner légèrement le miroir pour qu'on puisse le voir nous aussi.

La mère et son fils se tiennent perchés en plein milieu d’une forêt d'arbres avec des fleurs… et des petites flamèches ou carrément de grosses flammes tout autour.

L’arbre lui-même se tient sur un petit relief d’altitude, entourés de prés fertiles et verdoyants.

Bizarrement, le gros arbuste fleuri qui sert de canapé à nos deux convives ne prend pas feu.

On continue et on regarde plus bas au premier plan (ci-dessous). On peut distinguer un type avec des ailes dans le dos (encore un). Il tient un sceptre dans la main.

Tout comme la femme en haut et l’homme à droite, il est lui aussi richement vêtu — le peintre s’est régalé avec les drapés et les plis sens dessus dessous. Pour info, les plis des vêtements constituent l’un des lieux d’expression privilégiés des peintres… qui font ainsi étalage de toute leur virtuosité.

La paume de la main gauche et la bouche délicatement ouvertes, l’ange a l’air de parler à l’homme qui se tient sur la droite.

Bonus pour les gens avertis qui ont déjà deviné le sujet du tableau depuis des plombes : paré de bijoux éclatants, l’ange porte sur le torse un plastron de toute beauté qui semble représenter un serpent sur un arbre et un homme et une femme un peu honteux qui se cachent les parties intimes. Le serpent, enroulé autour de l'arbre, a une tête humaine et des bras.

Entre l’ange et le vieil homme, on peut compter quinze brebis et un chien.

À l’arrière-plan à droite, on distingue une ville fortifiée et un fleuve qui serpente, comme pour prolonger les méandres de ce cours d’eau qui abreuve les brebis et qui dirige au pied de la montagne sur laquelle trône le gros arbre bizarre avec la mère et son fils dedans.

Enfin, au premier plan à droite, la peinture représente un homme. On peut dire qu’il est assez âgé (il a environ 80 ans au moment des faits, d’après le texte biblique).

On peut retenir quatre éléments pour caractériser cet homme.

Premier élément : il se tient au milieu des brebis. On peut même supposer que c’est lui le berger.

Deuxième élément : il regarde très attentivement la dame et l’enfant dans l’arbuste entouré de flammes.

Troisième élément : il a un pied nu et il est en train d’enlever son autre chaussure.

Enfin, quatrième élément : il se cache le visage de la main droite, comme s’il ne pouvait pas soutenir le regard en face de la scène qui survient.

Maintenant qu’on a dit tout ça, la ref est assez claire mais elle suscite sans doute tout un joli cortège de questions.

Tant mieux. En peinture, un bon regard est souvent un regard qui n’est pas dupe de ce qu’il a sous les yeux... et qui sait s'étonner et s'interroger.

Alors, verdict : de quel passage biblique ce tableau s’inspire-t-il ?

Ou plutôt : quels sont les deux ou trois épisodes bibliques réunis ici ? Et d'ailleurs pourquoi ce retable mélange-t-il plusieurs épisodes ?

Enfin, quel est le lien entre la représentation « portes fermées » (l'Annonciation) et celle qu'on découvre ensuite « portes ouvertes » ?

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Si vous séchez encore, on vous aide un peu. Ce retable est l’œuvre de Nicolas Froment (1430-1484). Il s’intitule : Le buisson ardent.

Et maintenant que vous avez l’œil averti, le titre du retable et une foule de questions en tête, on vous propose de lire un texte biblique (ah oui tiens, quel rapport ?)…

Le texte biblique qui raconte l’épisode du buisson ardent

Moïse faisait paître le petit bétail de Jethro son beau-père, prêtre de Madian. Il mena le petit bétail derrière le désert et vint à la montagne de Dieu, l’Horeb.

L’ange de YHWH se fit voir à lui dans une flamme de feu au milieu du buisson. Il regarda, et voici que le buisson était en feu mais le buisson ne se consumait pas.

Moïse dit :
— Je vais faire un détour pour voir cette grande vision, pourquoi le buisson ne se consume pas.

YHWH vit qu’il faisait un détour pour voir et Dieu l’appela du milieu du buisson. Il dit :
— Moïse ! Moïse !

Et il répondit :
— Me voici !

Dieu dit :
— N’approche pas d’ici, ôte tes sandales de tes pieds car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte.

Et il dit :
— Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.

Moïse cacha son visage car il craignait de regarder Dieu.

Livre de l’Exode, chapitre 3, verset 1 à 6. Traduit de l’hébreu par le programme de recherches La Bible en ses Traditions.

Un tableau et trois questions

Nicolas Froment (1430-1484), Le buisson ardent (1476, retable en bois, 410 x 305 cm), panneau intérieur du triptyque de la chapelle saint-Lazare, Cathédrale Saint-Sauveur, Aix-en-Provence (France). Domaine public.

Bible et histoire de l’art

Vous venez de faire une expérience prodigieuse et typiquement « prixmienne » (après on n’a pas inventé l’eau chaude non plus hein) : regarder un tableau, interroger ce tableau, remarquer des détails étonnants… découvrir ou redécouvrir le texte biblique qui inspira cette œuvre… et constater qu’il y a encore un bon paquet de questions qui demeurent en suspens… et donc que l’histoire de l’art et les études bibliques, eh bah c’est vachement utiles pour décrypter tout ça !

En fait, l’épisode dit du « buisson ardent » raconte comment Dieu se révèle à Moïse. Pour utiliser un terme un peu snob, c'est une théophanie.

Pour analyser 3 détails de l’épisode du buisson ardent… on va se poser 3 questions :

  • Pourquoi Moïse enlève-t-il ses chaussures ?
  • Pourquoi Moïse se cache-t-il le visage ?
  • Et pourquoi Nico Froment représente-t-il Jésus et la Vierge Marie au beau milieu du buisson ardent ?

Pourquoi Moïse enlève-t-il ses chaussures ?

« Dieu dit à Moïse : “N’approche pas d’ici, ôte tes sandales de tes pieds car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte.” » (Ex 3, 5)

En fait, la montagne sur laquelle se tient ce buisson a une dimension aussi sacrée qu'un temple. C’est pour ça que Dieu demande à Moïse de se déchausser.

Dans la tradition juive, ce détail s’explique également par le respect que les croyants doivent tenir en face de la shekhina, c’est-à-dire en face de « la présence de Dieu ».

En bref, Moïse enlève ses chaussures au moment du buisson ardent… parce que Dieu le lui demande et parce qu’il obéit (d’ailleurs le texte ne le précise pas, mais on est en droit de faire cette interprétation et de considérer que Moïse obtempère).

Ce geste signale l’humilité de Moïse et le caractère sacré du lieu où se déroule cette scène. D’ailleurs, l’épisode du buisson ardent a lieu au Mont Horeb (aussi appelé Mont Sinaï)... et c’est à cet endroit que se déroule aussi un autre épisode hautement important (sic) : le don des Tables de la Loi, alias le Décalogue, alias (bis) les dix commandements. Ça vaut bien la peine d’enlever ses bottes pour marquer le coup !

Pourquoi Moïse se cache-t-il le visage ?

« Et Dieu dit : “Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.” Moïse cacha son visage car il craignait de regarder Dieu. » (Ex 3, 6)

Première réponse à partir du texte, Moïse se voile le visage parce qu’il craint de porter son regard sur Dieu. Mais pourquoi ? Que signifie cette crainte ?

En fait, théologiquement et bibliquement parlant, la « crainte de Dieu » n’a rien à voir avec la peur. Il s’agit au contraire d’un sentiment très positif.

À vrai dire, l’expression « crainte de Dieu » revient de trèèèèèèèèès nombreuses fois dans la Bible. Elle renvoie à un sentiment de respect et de vénération envers Dieu. Bien plus qu’un sentiment, il s’agit même d’une disposition, comme l’écrit l’auteur du Livre des Proverbes :

« Le commencement de la sagesse c’est la crainte de YHWH » (Pr 9, 10)

Pour les chrétiens, la « crainte de Dieu » est même l’un des sept dons de l’Esprit Saint.

Anecdote bonus : l’expression « se voiler la face » vient notamment (mais pas uniquement) de ce passage où Moïse cache son visage. Il s’agit d’un geste de crainte devant une réalité qui dépasse totalement l'homme (ici, Moïse entend la voix de Dieu, admettez que ça puisse être impressionnant). Chemin faisant, dans le langage courant, l'expression en est venue à désigner quelqu'un qui refuse de voir la réalité telle qu'elle est.

Quel est le rapport entre Marie et le buisson ardent ?

On est bien d’accord, il n’est pas question de Marie ni de Jésus dans le texte de l’Exode. Pour autant, le choix de les placer au sommet du buisson n’est pas du tout aberrant — bien au contraire !

Autrement dit : Nicolas Froment ne sort pas une dinguerie du fin fond de son chapeau… mais il reprend une interprétation assez courante.

En effet, dès les premiers siècles après Jésus-Christ, les Pères de l’Église ont établi le parallèle suivant :

  • de même que le buisson ardent brûle sans se consumer (le feu chauffe et éclaire sans détruire),
  • de même, Marie reçoit le feu de l’Esprit Saint et elle enfante sans perdre sa virginité.

Pour le dire en reprenant les mots d'un bon vieux père de l'Église :

« Ce qui était préfiguré alors dans la flamme du buisson s'est manifesté ouvertement dans le mystère de la Vierge. En effet, de même que sur la montagne le buisson brûlait sans se consumer, de même la Vierge a enfanté la lumière sans flétrissure. » Saint Grégoire de Nysse, La Vie de Moïse (II, 21), Sources Chrétiennes, SC 1 bis, éd du Cerf, Paris, 1995.

À la lumière du Nouveau Testament, l'épisode du buisson ardent est donc relu et interprété comme une préfiguration symbolique du mystère de l’Incarnation : Dieu se fait homme dans le sein de la Vierge Marie — Dieu entre dans la chair humaine sans la détruire.

L'Ancien Testament et le Nouveau se lisent en miroir

Finalement, on comprend beaucoup mieux pourquoi le retable commence « portes fermées » avec une représentation de l'Annonciation.

En fait... et c'est ça qui est prooooodigieux dans cette œuvre, il ne s'agit pas simplement d'une mise en peinture de l'épisode du buisson ardent.

Il s'agit d'une performance théologique.

Le retable portes fermées donne une lumière nouvelle sur le tableau intérieur — et réciproquement. À la manière du Nouveau Testament qui éclaire l'Ancien — et réciproquement.

Saint Augustin (354-430) le dit ainsi : « Le Nouveau Testament est caché dans l'Ancien, et l'Ancien est dévoilé dans le Nouveau. » Augustin, Questions sur l'Heptateuque, II, 73.

Et voilà pourquoi notre ami peintre glisse la mère et son fils au beau milieu des flammes sous le regard hagard d’un type qui surveille ses moutons et qui enlève sa pompe droite de la main gauche.

Il nous invite à lire ces épisodes ensemble. Et pour cela il les représente dans la même scène.

CONCLUSION : Froment est un immense peintre. Mais c’est aussi un immense bibliste et fin théologien.

Le mot de la fin 🎷

Pour conclure cet épisode, lisons un court passage de commentaire juif. On appelle ça un « midrash ». Repensez au retable de Nicolas Froment…

« Alors que Moïse, qu'il repose en paix, gardait le troupeau de Jéthro dans le désert, un chevreau s'enfuit. Il le poursuivit jusqu'à ce qu'il atteigne une flaque d'eau, et le chevreau s'arrêta pour boire. Lorsque Moïse l'atteignit, il dit : “Je ne savais pas que tu courais à cause de ta soif. Tu es fatigué.”Il le porta sur son épaule et s'en alla. Le Saint béni soit-Il dit : “Tu as de la compassion envers les troupeaux de chair et de sang ; par ta vie, tu paîtras mon troupeau, Israël.” »

Exode Rabba, trad. Simon Maurice Lehrman, Midrash Rabbah, vol. 3 : Exodus, Londres : Soncino, 1939

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Questions Fréquentes

Comment Nicolas Froment transforme-t-il un épisode de l’Exode en une véritable « performance théologique » ?

Le retable ne se contente pas d’illustrer le chapitre 3 du Livre de l'Exode. En intégrant Marie et l’Enfant au sommet du buisson, Froment propose une lecture typologique : l’Ancien Testament est relu à la lumière du Nouveau.
Le buisson qui brûle sans se consumer devient figure de la virginité de Marie — fécondité sans corruption — selon une tradition patristique attestée chez Grégoire de Nysse.

Le retable fonctionne ainsi comme une méditation visuelle sur l’Incarnation : Dieu se révèle à Moïse dans le feu, puis se donne au monde dans la chair du Christ.

En quoi les gestes de Moïse (se déchausser, se voiler le visage) révèlent-ils une théologie de la présence divine ?

L’article met en lumière la profondeur spirituelle de deux détails apparemment anecdotiques :

  • Ôter ses sandales : geste d’humilité devant la sainteté du lieu. La montagne devient espace sacré, comparable au Temple. Dans la tradition juive, cela renvoie à la shekhina, la présence de Dieu.
  • Se cacher le visage : non pas peur, mais « crainte de Dieu » au sens biblique — attitude de vénération, disposition intérieure qui est « commencement de la sagesse » (Pr 9,10).

Ainsi, Froment ne peint pas seulement un récit : il met en scène une théophanie, c’est-à-dire l’expérience humaine face au mystère du divin.

Pourquoi le retable de Nicolas Froment associe-t-il l’Annonciation (portes fermées) et le Buisson ardent (portes ouvertes) ?

La structure même du triptyque est signifiante.

  • Portes fermées : l’Annonciation, moment où Marie accueille la Parole.
  • Portes ouvertes : le Buisson ardent, moment où Dieu appelle Moïse.

Ces deux scènes dialoguent :

  • Dans l’Exode, Dieu se révèle dans le feu.
  • Dans l’Évangile, Dieu se révèle dans la chair.

Le retable invite donc le spectateur à pratiquer une lecture en miroir des Écritures. L’image devient un outil d’exégèse visuelle : elle enseigne que la révélation est progressive, cohérente, et unifiée.

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