Scène de baston pieds nus contre une vipère

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Pourquoi Caravage a-t-il peint Marie et Jésus en train d’écraser un serpent ? Quel est le tableau du Caravage le plus puissant théologiquement ? Pourquoi Marie est-elle appelée « la nouvelle Ève » ?

3 minutes et 51 secondes avec Contrefaçon, Le Caravage, Francis Jammes et une tripotée de palefreniers
Dernière mise à jour -  
28/11/2025

Servante du Seigneur en mode électro

« Ancilla Domini », c’est le titre du morceau de Contrefaçon, un groupe d’électro français qui envoie des grosses basses bien vénères à faire trembler le plancher des vaches.

Et devinez quoi ? Eh bah c’est une maxi référence biblique !

« Ecce Ancilla Domini », c'est la version latine de l’expression « Je suis la servante du Seigneur » et c’est ce que Marie répond à l’ange Gabriel dans l'évangile de Luc. Bref, Contrefaçon cite le Nouveau Testament ...

Et nous, on file dans l’Ancien Testament avant de chausser nos lunettes pour apprécier un tableau de génie et le scruter dans le détail comme un soyeux cocktail mojito en terrasse à Marseille début juin sur la Corniche (image non contractuelle).

Le texte biblique qui parle de serpent écrasé

Contexte : Adam et Ève viennent de manger du fruit défendu. Dieu intervient et lance alors une malédiction sur le serpent.

Et YHWH Dieu dit à la femme :
— Qu’est-ce que tu as fait ?  

Et la femme dit :
— Le serpent m’a trompée et j’ai mangé.

Et YHWH Dieu dit au serpent :
— Parce que tu as fait cela, tu es maudit entre toutes les bêtes domestiques et entre tous les animaux des champs. Tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie. Et je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : elle t’écrasera la tête et tu l’écraseras au talon.

Livre de la Genèse, chapitre 3, versets 13 à 15. Traduit de l’hébreu par les équipes du programme de recherche La Bible en ses Traditions.

Le Caravage est-il un bibliste de génie ?

Maintenant que vous avez lu ce court passage biblique, admirez l’interprétation — et surtout l’actualisation — qu’en fait Le Caravage dans son tableau La Madone des palefreniers.

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage (1571-1610), La Madone des Palefreniers (1606, huile sur toile, 292 x 211 cm), Galleria Borghese, Rome (Italie). Domaine public.

Caravage au sommet de sa gloire

Au début de l’année 1606, Le Caravage est un peintre au sommet de sa gloire. Il vient de livrer une toile destinée à une chapelle de la basilique Saint-Pierre de Rome tenue par la confrérie des Palefreniers (oui, les types qui s’occupent des chevaux).

En l’occurrence, la sainte patronne des palefreniers, c’est sainte Anne, la mère de Marie (donc la grand-mère de Jésus).

Caravage réalise alors un retable, c’est-à-dire une œuvre qui figure au-dessus de l’autel d'une église. Autrement dit : ce tableau n’est pas destiné à un musée, mais bien à un lieu de prière et de culte. Gardons ça en tête et continuons notre plongée dans ce tableau.

Pour info, ce type de tableau avec ces trois personnages… a également inspiré un certain Léonard de Vinci, dans l’un des plus sublimes tableaux du Louvre (on en a parlé ici).

Ottavio Leoni (1578-1630), Portrait du Caravage (1621, craie sur papier, 23 x 16 cm), Biblioteca Marucelliana, Florence (Italie). Domaine public.

Anne, la grand-mère qui passe au second plan ?

On peut distinguer quatre personnages dans ce tableau :

Dans un décor particulièrement sombre et sobre, Caravage concentre notre regard sur l’action. Il n’y a pas de second plan. Tout est aussitôt sous nos yeux. Mais qu’a-t-on sous les yeux, au juste ?

Commençons par décrire avant d’analyser.

Sainte Anne est représentée en vieille femme (ci-dessous), comme la grand-mère qu’elle est. Avec son turban dans les cheveux et ses vêtements couleur bleu-gris, elle est habillée sombrement, au contraire de la Vierge, habillée de pourpre (couleur de la Passion du Christ)... ou encore de Jésus (étrangement nu).

Les mains jointes, Anne a l’air pensive. Elle assiste à l’action de Marie et Jésus sans y participer.

Le Caravage (1571-1610), détail du tableau La Madone des Palefreniers (1606, huile sur toile, 292 x 211 cm), Galleria Borghese, Rome (Italie). Domaine public.

Histoire de traductions : qui écrase quoi au juste ?

Ce tableau ne représente pas d’épisode biblique à proprement parler. Mais il est hautement théologique. En fait, il transpose dans le contexte du Nouveau Testament un passage de l’Ancien Testament dans lequel Dieu s’adresse au serpent :

« Et je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta postérité et sa postérité : elle t’écrasera la tête et tu l’écraseras au talon. » (Gn 3, 15)

Ici, entrons dans le détail. Si vous nous permettez, on va faire un chouïa de grammaire.

  • Dans la traduction hébraïque, le « elle » désigne la descendance (ou la « postérité ») de la femme.
  • Dans la traduction latine de saint Jérôme (alias la Vulgate), un petit changement se glisse dans le texte... et le « elle » désigne la femme elle-même. Autrement dit, Dieu promet que c’est la femme elle-même, et non plus sa descendance, qui écrasera la tête du serpent.

Voilà l’origine de l’abondante iconographie qui présente Marie en train de piétiner le serpent. Le Caravage s’inscrit dans cette tradition... qu'on retrouve aussi sous le pinceau de Rubens (ci-dessous), s'inspirant cette fois d'un passage de l'Apocalypse (on vous expliquera ça plus bas).

Pierre Paul Rubens (1577-1640), Matris Apocalypticae effigies (vers 1624, huile sur panneau de bois, 64 x 50 cm), Getty Center, Los Angeles (États-Unis). Domaine public. Dans ce combat de tous les diables inspiré du chapitre 12 du Livre de l'Apocalypse, le personnage avec sa cape rouge (à gauche) représente l'archange saint Michel. Le dragon à sept tête représente le diable. Enfin, la femme vêtue de bleu qui porte son enfant dans les bras et écrabouille le serpent de la pointe des pieds (au centre) représente la Vierge Marie.

Pourquoi Marie et Jésus sont-ils en train d’écraser un serpent ?

Revenons-en au tableau du Caravage.

Vous nous voyez venir ?

  • Représenter Jésus qui dézingue le serpent pour montrer la victoire de Dieu sur le mal, pourquoi pas, excellente idée.
  • Représenter Marie qui démolit la vilaine couleuvre pour montrer qu’elle est la « nouvelle Ève » par qui advient le salut, ça se discute, mais ça se tient (on y reviendra).
  • Mais pourquoi Caravage combine-t-il les deux options ? Pourquoi associer et Jésus et Marie dans ce mouvement de destruction du méchant reptile à coup de sabot sans chaussure (donc à coup de pieds nus) ?

En fait, la scène ici représentée par Le Caravage prend à bras-le-corps une question théologique épineuse (aïe, ça pique). Quelle est la place de Marie dans l’œuvre divine de rédemption et de salut ?

Si le serpent est le symbole du mal, alors pourquoi Jésus n’est-il pas le seul à l’écraser ? Comment Marie, une femme parfaitement humaine, peut-elle s’ériger au rang de destructrice du mal ?

Oui... ce tableau contient toutes ces questions hautement théologiques…

Le Caravage (1571-1610), détail du tableau La Madone des Palefreniers (1606, huile sur toile, 292 x 211 cm), Galleria Borghese, Rome (Italie). Domaine public.

Pourquoi Marie est-elle appelée « la nouvelle Ève » ?

Prenons la question au sérieux : que signifie la double attaque des petons simultanés de Marie et de Jésus écrabouillant le maudit animal qui rampe sur le ventre ?

Eh bien cela signifie que Marie tient une place éminente dans toute cette affaire. Concrètement, ce tableau montre la participation de Marie à l’œuvre divine. Ce n’est pas elle seule qui mate le péché, mais c’est elle (par son « oui » à l’Annonciation, acceptant de devenir la mère du sauveur) qui rend possible la venue de Jésus, et donc sa destruction du péché (i.e. la destruction du serpent).

À ce sujet, les Pères de l'Église, en lisant de concert l'Ancien Testament et le Nouveau, s'en sont donné à cœur-joie pour procéder à ce qu'on appelle une « lecture typologique », c'est-à-dire une interprétation qui relit certains épisodes de l'Ancien Testament à la lumière du Nouveau.

Le plus simple, c'est de lire saint Irénée, évêque de Lyon au IIe siècle. Ici, il présente Marie comme « la nouvelle Ève » :

« Le nœud de la désobéissance d'Ève a été dénoué par l'obéissance de Marie ; car ce que la Vierge Ève avait lié par son incrédulité, la Vierge Marie l'a délié par sa foi. » Irénée de Lyon, (ca 130-208), Contre les hérésies 3, 23

Eh oui... pour peu qu’on s’y penche sérieusement, y’a tout ça dans ce tableau du Caravage !!!

Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), Ecce Ancilla Domini ou L'Annonciation (1849, huile sur toile, 72 x 42 cm), Tate Britain, Londres (Royaume-Uni). Domaine public.

Du scandale au refus : histoire d’un tableau qui dérange

Pour conclure, revenons à l’histoire du tableau — non pas celui de Rossetti (ci-dessus)... ça ce sera pour une prochaine fois, mais celui du Caravage (ci-dessous, et si vous avez réussi le prodige d'arriver jusque-là dans votre lecture tout en passant à côté, franchement... bien joué).

Alors qu’il est au sommet de son art et de sa renommée, Le Caravage se fait en quelque sorte couper les ailes en plein vol. En effet, cette toile fait tellement scandale… qu’elle est finalement refusée et décrochée. Ciao la prestigieuse basilique Saint-Pierre de Rome.

Les raisons de ce refus ont alimenté et alimentent encore aujourd’hui d’innombrables théories. Pour faire simple, retenons les deux hypothèses les plus courantes :

  • Cette toile a été refusée parce qu’elle choquait la bienséance de l’époque. En effet, le décolleté pigeonnant de la Vierge Marie était considéré comme indécent. De même, la flagrante nudité de Jésus et son prépuce non circoncis (alors qu’il semble avoir 6 ou 7 ans) ainsi que le manque de prestige de sainte Anne (à l’écart, simple spectatrice de l’action) ont alimenté les polémiques autour de ce tableau.
  • Cette toile a été refusée parce que la confrérie des palefreniers aurait peu apprécié le traitement négligé de sainte Anne, leur sainte patronne… très mal mise en valeur dans ce tableau. De plus, le choix des modèles (Marie prend les traits de Maddalena Antognetti, la favorite de Caravage) aurait également choqué les commanditaires.

En résumé, les libertés prises par Le Caravage n’ont pas plu aux commanditaires. Ils ont trouvé que ce tableau n’était pas adapté à sa destination — souvenez-vous, à l’origine, il s’agit d’un retable, c’est-à-dire une œuvre d’église placée juste au-dessus de l’autel.

Pourtant, ces polémiques ont largement participé à la légende qui enveloppe cette œuvre… et qui en fait l’un des tableaux les plus célèbres du Caravage.

La prochaine fois, quand vous visiterez les box un peu sales d’une vieille écurie ou que vous verrez une couleuvre surgir des hautes herbes, pensez à ce tableau, ça vous donnera du baume au cœur.

Le Caravage (1571-1610), La Madone des Palefreniers (1606, huile sur toile, 292 x 211 cm), Galleria Borghese, Rome (Italie). Domaine public

Le mot de la fin 🖋️

Pour conclure, laissons la parole à notre poète béarnais préféré (il vécut longtemps à Orthez, NDLR). Dans un poème-prière, Francis Jammes s’adresse à Marie de manière quasi cosmique :

« Par le petit garçon qui meurt près de sa mère tandis que des enfants s’amusent au parterre et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment son aile tout à coup s’ensanglante et descend, par la soif et la faim et le délire ardent, je Vous salue, Marie.

Par les gosses battus, par l’ivrogne qui rentre, par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre et par l’humiliation de l’innocent châtié, par la vierge vendue qu’on a déshabillée, par le fils dont la mère a été insultée, je Vous salue, Marie.

Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids, s'écrie : « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras ne purent s’appuyer sur une amour humaine comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ; par le cheval tombé sous le chariot qu'il traîne : je Vous salue, Marie.

Par les quatre horizons qui crucifient le monde, par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe, par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains, par le malade que l’on opère et qui geint et par le juste mis au rang des assassins, je Vous salue, Marie.

Par la mère apprenant que son fils est guéri, par l’oiseau rappelant l’oiseau tombé du nid, par l’herbe qui a soif et recueille l’ondée, par le baiser perdu par l’amour redonné et par le mendiant retrouvant sa monnaie, je Vous salue, Marie. »

Francis Jammes (1868-1912), « Je Vous salue, Marie », poème inclus dans le recueil « Rosaire », L'Église habillée de feuilles

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