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Le génie du Caravage pour peindre la conversion de Paul

Que raconte le texte biblique sur l’épisode de la conversion de saint Paul ? Comment Le Caravage peint-il cette scène ? Pourquoi le voit-on comme un homme qui tombe de cheval ?

3 minutes et 40 secondes avec Georges Brassens, Le Caravage et Victor Hugo
Dernière mise à jour -  
6/9/2022

Quand Georges Brassens fait référence à la conversion de Paul sur le chemin de Damas

Sortie en 1966, la chanson de Georges Brassens intitulée L’épave évoque un certain « chemin de Damas » :

Un certain va-nu-pieds qui passe et me trouve ivre mort. 
Croyant tout de bon que j'ai cessé de vivre (vous auriez fait pareil)... s'en prit à mes souliers. 
Pauvre homme ! Vu l'état piteux de mes godasses, 
je doute qu'il trouve avec, son chemin de Damas...

Et pour comprendre la référence, retour à la source biblique pour cette expression !

Le texte biblique qui raconte la conversion de saint Paul sur le chemin de Damas

Dans ce texte des Actes des Apôtres, saint Paul, sous la plume de Luc, narre lui-même sa conversion sur le chemin de Damas. C'est lui qui parle ici !

Moi, je suis Juif, né à Tarse de Cilicie, mais j’ai été élevé dans cette ville-ci ,et aux pieds de Gamaliel instruit selon le sens exact de la loi de nos pères, zélateur de Dieu comme vous, vous l’êtes tous aujourd’hui.

J’ai persécuté cette voie jusqu’à la mort, liant et mettant en prison hommes et femmes, comme le grand prêtre m’en rend témoignage ainsi que tous les anciens.

Ayant même reçu d’eux des lettres pour les frères, je m’en allais à Damas pour amener enchaînés à Jérusalem [ceux qui se trouvaient là] afin qu’ils soient punis.

Or, il m’arriva, comme j’étais en chemin et que j’approchais de Damas, que tout à coup vers midi, une vive lumière venant du ciel resplendit autour de moi.

Je tombai sur le sol et j’entendis une voix me disant :
— Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ?

Et moi, je répondis :
— Qui es-tu, Seigneur ? 

Et il me dit :
— Moi, je suis Jésus le Nazôréen, que tu persécutes. 

Et ceux qui étaient avec moi virent la lumière, mais ils n’entendirent pas la voix de celui qui me parlait.

Et je dis :
— Que faire, Seigneur ?

Et le Seigneur me dit :
— T'étant levé, va à Damas et là, on te dira tout ce qu’il t’est prescrit de faire.

Et comme je ne voyais pas, à cause de l’éclat de cette lumière, je vins à Damas conduit par la main par ceux qui étaient avec moi.

Or un certain Ananie, homme pieux, selon la loi, à qui tous les Juifs habitant [Damas] rendaient témoignage, étant venu vers moi et s'étant présenté à moi, me dit :
— Saul, mon frère, recouvre la vue.

Et moi au même instant je recouvrai la vue.

Et il dit :
— Le Dieu de nos pères t’a prédestiné à connaître sa volonté, à voir le juste et à entendre la parole de sa bouche, parce que pour lui tu seras témoin auprès de tous les hommes des choses que tu as vues et entendues. Et maintenant pourquoi tarder ? Mets-toi debout, fais-toi baptiser et purifie tes péchés, ayant invoqué son nom.

De retour à Jérusalem et comme je priais dans le temple, il m’arriva d’être en extase.

Et je vis [le Seigneur] qui me disait :
— Hâte-toi et sors promptement de Jérusalem, parce qu’on n’y recevra pas ton témoignage sur moi.

Et moi je dis :
— Seigneur, ils savent eux-mêmes que moi, je faisais mettre en prison et battre dans les synagogues ceux qui croyaient en toi et lorsqu’on répandit le sang d'Étienne, ton témoin, moi, j’étais moi-même présent, j'approuvais et je gardais les vêtements de ceux qui le tuaient.

Et il me dit :
— Va, parce que moi, c’est aux nations lointaines que je t’enverrai.

Nouveau Testament, Livre des Actes des Apôtres, chapitre 22, versets 3 à 21. Traduit du grec par les équipes du programme de recherches La Bible En Ses Traditions.

La conversion de Paul sous le pinceau du Caravage

Michelangelo Merisi da Caravaggio, dit Le Caravage (1571-1610), La Conversion de saint Paul (env. 1600, huile sur bois, 237 x 189 cm), Odescalchi Balbi Collection, Rome (Italie). Première version refusée. Domaine public.

La conversion de saint Paul peinte par Le Caravage

Comme on le fait parfois, éclairons le texte biblique à partir d’un tableau de génie. Ou comment lire la Bible avec les peintres ! Aujourd'hui, on analyse les deux tableaux du Caravage pour dégager une lecture du récit de la conversion de saint Paul rehaussée par le génie du peintre italien. 

Entre 1600 et 1604, Tiberio Cerasi commande un tableau sur le sujet. La première version est d’abord refusée. C’est la seconde version qui est acceptée, avant d’être ensuite reconnue pour ce qu’elle est : un chef-d’œuvre.

Le Caravage (1571-1610), La Conversion de saint Paul sur la route de Damas (env. 1600, huile sur toile, 230 x 175 cm), église Santa Maria del Popolo, Rome (Italie). Seconde version. Domaine public.

La conversion de saint Paul, une chute de cheval ?

Ce tableau fut surnommé à l'époque « La conversion du cheval », par dérision. Et pour cause : la place occupée par l'animal dans la composition générale du tableau a de quoi étonner ! D’ailleurs, d’où vient ce cheval ? Réponse : de la tradition, mais sûrement pas des textes bibliques !

Absent des trois récits de conversion (Ac 9,1-19 ; Ac 22,3-21 ; Ac 26,9-19), jamais mentionné et pourtant très fréquent dans toute l’iconographie, le cheval a en effet une portée symbolique. Tout comme l'épée de Paul, qui symbolise souvent la Parole « tranchante comme un glaive ». Le cheval et l'épée indiquent le statut social de Paul, citoyen romain

Ce choix de représenter la conversion de saint Paul par une chute de cheval peut également être interprété comme une façon de montrer l’abaissement et la violente descente de son piédestal : en tombant de son cheval, Paul tombe de haut.

Le Caravage (1571-1610), détail de La Conversion de saint Paul sur la route de Damas (env. 1600, huile sur toile, 230 x 175 cm), église Santa Maria del Popolo, Rome (Italie). Domaine public.

Les corps tendus vers l’invisible, Paul frappé par la grâce

L’articulation et la gestuelle de saint Paul ainsi représentées esquissent l’événement, mais selon la vision de l’instant juste après : Le Caravage choisit de peindre Paul déjà à terre.

  • Ses bras sont tendus en l'air. Cette image laisse à penser l’abandon de Paul qui embrasse le Christ.
  • Paul a les bras en croix, comme « le Nazoréen » dont il a la révélation. Cette position rappelle le cœur de la foi chrétienne : la mort et la résurrection du Christ.
  • Sa main semble ne rien pouvoir saisir, elle est tendue dans le vide, comme si elle ne savait pas sur quel élément concret s’appuyer. Paul est condamné à lâcher prise.
  • Il est aveuglé, les yeux fermés, éblouis. Ces traits représentent l’exaltation du dénuement : Paul n’est plus maître de ce qui lui arrive.

Le tableau représente ainsi une scène où le mouvement est pris sur le vif, comme un renversement qui survient de façon fulgurante.

Le Caravage (1571-1610), détail de La Conversion de saint Paul sur la route de Damas (env. 1600, huile sur toile, 230 x 175 cm), église Santa Maria del Popolo, Rome (Italie). Seconde version. Domaine public.

Comparaison des choix artistiques du Caravage entre la première et le deuxième version

Le parti-pris du Caravage consiste à esquisser la puissance de la grâce à partir de ses effets, et selon un prisme très personnel :

  • Le premier tableau représente l’action sur le vif, Paul se tenant les yeux ; 
  • Le second tableau choisit une focalisation décalée, insistant sur l’abandon : Paul est déjà à terre.

De même :

  • Le premier tableau représente Paul accompagné de ceux qui faisaient le chemin avec lui, et présentant le Christ en personne avec un visage persécuté ; accompagné d'un ange.
  • Le second tableau choisit de concentrer l’attention sur Paul, en écartant les personnages tierces et en supprimant les signes manifestes de la conversion. En effet, seuls le valet à droite et l’énorme cheval prennent place dans le tableau. Et encore, l’un comme l’autre sont autant de détails ne servant en réalité qu’à insister sur l’élément central : la réaction de l’homme à terre. 

Le Caravage réussit ainsi le prodige d’esquisser une représentation de l’indicible, en insistant sur la dimension personnelle : c’est en voyant Paul ainsi terrassé et abandonné que l’on est conduit à voir la lumière de sa conversion.

Ainsi, Dieu est nulle part dans ce tableau, et pourtant il est partout question de son action, visible à ses effets.

Le Caravage (1571-1610), détail de la première version de La Conversion de saint Paul (env. 1600, huile sur bois, 237 x 189 cm), Odescalchi Balbi Collection, Rome (Italie). Domaine public.

Le mot de la fin

L’histoire du chemin de Damas a inspiré le grand Victor Hugo. Il voit dans Paul un des génies de l'humanité, car sa chute lui permet de se relever en étant transfiguré :

« Paul représente ce prodige à la fois divin et humain, la conversion. Il est celui auquel l’avenir est apparu. Il en reste hagard, et rien n’est superbe comme cette face à jamais étonnée du vaincu de la lumière. Paul, né pharisien, avait été tisseur de poil de chameau pour les tentes et domestique d’un des juges de Jésus-Christ, Gamaliel ; puis les scribes l’avaient élevé, le trouvant féroce. Il était l’homme du passé, il avait gardé les manteaux des jeteurs de pierres, il aspirait à devenir bourreau ; il était en route pour cela ; tout à coup un flot d’aurore sort de l’ombre et le jette à bas de son cheval, et désormais il y aura dans l’histoire du genre humain cette chose admirable, le chemin de Damas. Le chemin de Damas est nécessaire à la marche du progrès. Tomber dans la vérité et se relever homme juste, une chute transfiguration, cela est sublime. C’est l’histoire de saint Paul. À partir de saint Paul, ce sera l’histoire de l’humanité. Le coup de lumière est plus que le coup de foudre. Le progrès se fera par une série d’éblouissements. »

Victor Hugo, William Shakespeare (1864), éd. Dominique Peyrache-Leborgne,GF Littérature, Paris : Flammarion, 2014

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