Pourquoi Moïse est-il parfois représenté avec des cornes ?

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Pourquoi Moïse est-il souvent coiffé de cornes dans l’iconographie chrétiennes ? D’où lui viennent-elles ? Comment interpréter ce détail ?

4 min 10 avec Michel-Ange, Georges de La Tour, Gustave Moreau et Olivier Clément
Dernière mise à jour -  
3/4/2026

Week-end à Rome avec Moïse cornu

Une nouvelle fois, vous avez suivi le conseil d’Étienne Daho, parce que le gris vous empoisonne. L’occasion d’un Week-end à Rome, vos petits petons vous conduisent à la Piazza di San Pietro in Vincoli !

Devant vous, la façade de la basilique Saint-Pierre-aux-Liens (en italien « San Pietro in Vincoli »).  

Pourquoi cet étrange sobriquet ? Et bien parce que la basilique abrite les reliques des chaînes de saint Pierre lorsqu’il était prisonnier !

Mais aujourd’hui, ce n’est pas ce trésor qui nous intéresse…

Une autre merveille dort tranquillement dans la niche du transept droit… Un colosse de marbre toise les pèlerins. L’air soucieux, il ourle nerveusement sa longue barbe pour nous découvrir son coeur. Sous son coude, de mystérieuses tablettes…

Attendez ! Tablette, vieux bonhomme…

Ne reconnaissez-vous pas Moïse, l’homme envoyé par Dieu pour guider le peuple hébreu dans le désert et recevoir les dix commandements ?

Bingo, vous avez vu juste, c’est bien lui !

Ce chef-d'œuvre est signé Michel-Ange !

Mais, monsieur l’artiste…

Un léger détail aurait-il échappé à votre rabotage ? Regardez attentivement le superbe brushing de Moïse…

Deux petites pointes lui dépassent du caillou ! Ces gros épis qui nous rappellent nos ados lèves-tards ressemblent plutôt à deux grosses bosses… Se serait-il cogné ?

Pourquoi Moïse a-t-il des cornes sur la tête ?

Pour des raisons évidentes de chronologie, Michel-Ange ne peut malheureusement plus répondre à nos questions. Est-ce une invention de sa part ? Aurions-nous raté un épisode biblique ?

Réponse aujourd’hui, texte biblique et tableaux de grands maîtres à l’appui.

Le fameux passage qui raconte le pourquoi du comment des cornes de Moïse

Après avoir libéré le peuple hébreu de l’esclavage, difficile de le sortir de ses anciennes habitudes. Le peuple se met à adorer un veau d’or, et Moïse dans sa colère brise les Tables de la Loi. Dans ce passage, Moïse retourne alors voir Dieu…

Le Seigneur dit à Moïse :
— Écris pour toi ces paroles, par lesquelles j'ai conclu avec toi une alliance, et avec Israël.

Et il s'exécuta là avec le Seigneur quarante jours et quarante nuits ; il ne mangea pas de pain et ne but pas d’eau et il écrivit sur les tablettes les dix paroles de l’alliance.

Et voici, lorsque Moïse descendit de la montagne du Sinaï les deux tables du témoignage [étaient] dans la main de Moïse ; or comme il descendait de la montagne, Moïse ne savait pas que sa face était devenue cornue du fait de sa participation à la parole de Dieu.

Aaron et tous les fils d’Israël virent Moïse et voici, sa face était devenue cornue, et ils craignirent de s’approcher de lui.

Livre de l’Exode, chapitre 34, versets 27 à 30. Traduit du latin de la Vulgate par le programme de recherches La Bible en ses Traditions.

Tuto : prendre le taureau (et Moïse) par les cornes

Hubert Maurer (1738-1818), Moïse devant le buisson ardent (non daté, huile sur carton, 58 x 44 cm), Collection privée. Domaine public. Un éloquent remix entre les cornes et les rayons...

Pourquoi Moïse est-il représenté avec des cornes ?

Pour répondre à cette question et mieux comprendre la drôle de sculpture de Michel-Ange, il faut entrer dans une coquette histoire de traductions. En hébreu, la racine utilisée dans ce passage est « Q.R.N.».

Or, l’alphabet hébreu ne contient que des consonnes. La lecture consiste donc à remplir une sorte de texte à trou ! Et on peut vocaliser ce terme de 2 manières :

  • « qeren » qui signifie « corne »
  • « qaran » qui signifie « rayon »

En gros, le mot utilisé pour décrire Moïse qui descend du Sinaï est ambigu. On pourrait donc lire le même passage de deux façons :

  • « Et comme il descendait de la montagne, Moïse ne savait pas que sa peau était devenue cornue du fait de sa participation à la parole de Dieu. » (Ex 34, 29)
  • « Et comme il descendait de la montagne, Moïse ne savait pas que sa peau rayonnait du fait de sa participation à la parole de Dieu. » (Ex 34, 29)

✅ Premier élément de réponse : les cornes de Moïse viennent d’un double sens de traduction qui existe bel et bien dans la Bible !

Autrement dit, ce détail de Michel-Ange et de notre enluminure plus haut ne sont pas une bizarrerie inexplicable !

Enluminure retrouvée dans le Compendium gestarum rerum de Paulin de Venise (1323) par le programme de recherches La Bible et ses Traditions.

Le débat est clos ?

Assez tôt, la tradition juive a plutôt opté pour « le visage rayonnant ». Par la suite, les Pères de l’Église se sont rattachés à cette interprétation.

Mais comment expliquer la postérité des cornes dans l’iconographie ?

C’est là qu’intervient Jérôme de Stridon (ou saint Jérôme, patron de nos amis traducteurs ou chartistes, qu’on embrasse) !

Au VIème siècle, Jérôme traduit la Bible hébraïque en latin et plusieurs raisons le poussent à redonner du crédit aux cornes :

  • la « veritas hebraica » : il s’agit d’une méthode de traduction qui essaye de rester la plus littérale, la plus proche du sens du texte hébreu.
  • ctrl + F : en recensant les occurrences de « QRN » dans la Bible, Jérôme découvre que la traduction par « corne » était statistiquement plus grande que la traduction de « rayon » (76 fois contre 4 fois).
  • les cornes ont pour lui un sens théologique.

✅ Deuxième élément de réponse : traduire par « cornes de Moïse » n’est donc pas une coquille orthographique, mais un choix théologique !  

Mais qu’est-ce que Jérôme peut bien trouver de « théologique » à ces fameuses cornes ?

Atelier de Georges de La Tour (1593-1652), Saint Jérôme lisant (date inconnue, huile sur toile, 94 x 73 cm), dépôt du Musée du Louvre, Paris (France). Domaine public.

La symbolique des cornes (c’est pas ce que vous croyez)

Nous sommes bien d’accord… dans nos esprits, la symbolique des cornes n’est pas très flatteuse :

  • au mieux, les maris cocus (or Moïse et Sephora font plutôt bon ménage)
  • au pire, une figure diabolique

En réalité, toutes ces interprétations sont assez étrangères à la Bible. La vraie bonne question à se poser, c’est : à l’époque, de quoi les « cornes » étaient-elles le symbole ?

Dans la culture du Proche-Orient ancien et dans la Bible, les cornes sont des éléments positifs ! Elles sont synonyme de :

  • Force : dans les langues sémitiques, la corne signifie la force de quelqu’un (« Mon cœur a exulté dans le Seigneur, ma corne [force] a été exaltée par le Seigneur » 1 S 2, 1)
  • Autorité : certains chefs du Proche-Orient Ancien portaient des casques de cornes pour signifier qu’il était les chefs religieux (« Sédécias, fils de Kenaana, s'était fait des cornes de fer » 1 R 22, 11)
  • Divinité : portée par des mortels -ce qui ne concerne souvent que les pharaons-, elle désigne la puissance conférée par les dieux à un élu.

✅ Troisième élément de réponse : les cornes de Moïse expriment donc la puissance de Dieu qui le recouvre, et sa qualité de chef religieux du peuple hébreu !

Gustave Moreau (1826-1898), L’Enfant Moïse (1878, huile sur toile, 185 x 136 cm), Fogg Art Museum, Massachusetts (États-Unis). Domaine public.

La transfiguration de Moïse

Certains artistes, comme vous le voyez plus bas, représentent carrément bébé-Moïse-cornu ! C’est étonnant, puisque le détail de Moïse « cornu » apparaît seulement lorsque Moïse descend de la montagne du Sinaï, donc quand il est bien adulte !

Cet anachronisme a le mérite de nous interroger : pourquoi Moïse reçoit-il ses cornes à ce moment précis… et pas avant ? Réponse par le texte :

« Or comme il descendait de la montagne, Moïse ne savait pas que sa face était devenue cornue du fait de sa participation à la parole de Dieu. » (Ex 34, 29)

Autrement dit :

  • Moïse est transfiguré par son tête-à-tête avec Dieu au mont Sinaï (40 jours de tête-à-tête quand même).
  • Moïse devient le guide du peuple hébreu, que ce soit par le symbole des cornes (qui le distingue comme chef) ou le symbole du rayon (qui éclaire le chemin à suivre).

✅ Quatrième élément de réponse : les cornes de Moïse expriment l’intimité de sa rencontre avec Dieu. Il est en est à jamais transformé et transfiguré.

Jacek Malczewski (1854–1929), Moïse (1904, huile sur toile, 47 x 35 cm), Musée national de Varsovie (Pologne). Domaine public.À sa façon, Malczewski interprète l'effet ébouriffant de la rencontre entre Dieu et Moïse... Visiblement, ça décoiffe !

Conclusion : que retenir de tout ça ?

Finalement, après avoir pris le taureau par les cornes, nous avons découvert un  enseignement bien pointu sur Moïse :

  • une histoire de traductions : la traduction « visage cornu » ou « visage rayonnant » est liée à une ambiguïté du texte biblique consonantique.
  • une histoire de rencontre : ce passage de l’Exode nous raconte surtout la transformation d’un individu par sa rencontre avec Dieu.
  • une histoire de chef : la capacité  d’un chef de guider son peuple s’enracine dans son dialogue avec Dieu.

Voilà autant de portes d’entrée pour exprimer la transformation intime qu’implique un face-à-face avec Dieu. Peut-être ce texte nous invite-t-il à faire nous-mêmes cette rencontre avec Dieu, au risque d’en être changé pour toujours ?

Anonyme, La Transfiguration du Christ (vers 1500, peinture sur bois de tilleul, 79 x 54 cm), Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde (Allemagne). Domaine public.

Le mot de la fin ✍️

À en croire ce que raconte le Livre de l’Exode : si quelqu’un croise Dieu et lui parle un moment… on pourra le lire sur sa tête. Inspiré par les travaux d’Emmanuel Levinas, on laisse le mot de la fin à Olivier Clément :

« Le mystère des visages ne cessait de m’interpeller. Si l’homme n’est que de la matière, me disais-je, pourquoi y a-t-il tant de mystère dans un visage, pourquoi un regard, un sourire peuvent-ils tant nous toucher ?

Je pressentais dans tous ces visages un espace secret où nous nous rejoignions, le lieu où brille une lumière qui transcende l’homme. En somme, le visage était, à soi seul, la négation du néant. »

Olivier Clément (1921-2009), Mémoires d’espérance, Paris, Desclée De Brouwer, 2003, p. 21

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