Pourquoi Moïse fait-il un détour pour voir le buisson ardent ? Pourquoi Dieu se manifeste-t-il à lui ? Moïse accepte-t-il la mission que Dieu lui confie ?
En 1958, dans son morceau Go Down Moses, l’immense Louis Armstrong entonne un refrain bien connu : Let my people go (traduction pour les anglais LV3 : "laisse partir mon peuple").
On devine la ref biblique : il s’agit des paroles que Dieu met dans la bouche de Moïse pour qu’il s’adresse à Pharaon afin de le sommer de libérer son peuple de l’esclavage.
Sous couvert de relecture d’un épisode biblique, ce titre de jazz est en fait un véritable hymne à la liberté… et donc à la libération… et donc une dénonciation de tous les esclavages modernes. Dans le cas de Louis Armstrong, très clairement, l’histoire du peuple hébreu est relue à la lumière de l’histoire du peuple afro-américain, asservi pendant toute les années de ségrégation aux États-Unis.
Maintenant qu’on a dit ça, vous n’écouterez plus jamais cette musique de la même manière.
Et vous êtes désormais disposé à attaquer la lecture du bref passage biblique qui suit.
Découvrez récit du « buisson ardent » ainsi que le début du dialogue qui s’ensuit entre Dieu et Moïse.
Moïse faisait paître le petit bétail de Jethro son beau-père, prêtre de Madian. Il mena le petit bétail derrière le désert et vint à la montagne de Dieu, l’Horeb.
L’ange de YHWH se fit voir à lui dans une flamme de feu au milieu du buisson. Il regarda, et voici que le buisson était en feu mais le buisson ne se consumait pas.
Moïse dit :
— Je vais faire un détour pour voir cette grande vision, pourquoi le buisson ne se consume pas.
YHWH vit qu’il faisait un détour pour voir et Dieu l’appela du milieu du buisson. Il dit :
— Moïse ! Moïse !
Et il répondit :
— Me voici !
Dieu dit :
— N’approche pas d’ici, ôte tes sandales de tes pieds car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte.
Et il dit :
— Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob.
Moïse cacha son visage car il craignait de regarder Dieu.
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Pour bien re-contextualiser l’épisode du buisson ardent, voici ce qu’il se passe au début de l’Exode :
Voilà pour le récap express. Le décor est planté. Maintenant, vous pouvez relire le texte biblique à nouveaux frais (mais gratuitement).
BONUS : vous pouvez désormais décrypter la suuuuuuuublime fresque de Botticelli ! En effet, il a tout bonnement réuni tous ces épisodes dans un seul et même tableau, avec Moïse en orange et vert à différentes étapes de sa vie. Comme une sorte de BD géante sur la plafond d’une chapelle où les cardinaux prient et élisent le nouveau pape. Coucou Léon XIV.
Bref.
On pourrait s’arrêter là. Moïse et Séphora vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Tout est beau, merci bonsoir fin de l’histoire… Oui. Mais non !!

A l’Horeb, la scène extraordinaire qui a lieu, s’opère en trois temps :
À bien y regarder, Moïse opère lui aussi une sorte de triple mouvement :
Finalement, la manifestation divine en passe par plusieurs voies. Traduction moderne : Dieu se laisse chercher pour qui le cherche.
Au passage, Dieu intrigue… et la curiosité n’est pas forcément un vilain défaut. Ici, la curiosité de Moïse est même l’un des moteurs de cette scène.
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Bah oui c’est vrai ça : tout ce patacaisse avec un arbuste qui fait des flamèches au sommet d’une montagne… ça rime à quoi ?
Eh bien c’est toute la question… et pour y répondre, il suffit de lire la suite !
« Et YHWH dit [à Moïse] :
— J’ai vu assurément la misère de mon peuple qui est en Égypte et j’ai entendu son cri devant leurs oppresseurs. Car je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer de la main des Égyptiens. [...] Et maintenant va, je t’envoie auprès de Pharaon : fais sortir d’Égypte mon peuple, les fils d’Israël. » (Ex 3, 7-10)
Voilà donc la réponse à notre question. Au détour et au moyen de l’épisode du buisson ardent, Dieu se révèle personnellement à Moïse afin de lui confier la responsabilité de conduire le peuple hébreu hors d’Égypte.
Pour rappel, tandis que le peuple hébreu souffre sous les coups de l’escalave de Pharaon, Moïse se trouve alors à Madiane, à 300 km au Nord-Est. Donc retour au bercail, il doit retourner sur ses pas !
En gros, géographiquement parlant, ça donne ça :
Conclusion de la médecine du sport : il a sans doute un bon gros cardio de marathonien l’ami Moïse !

Finalement, l’épisode du buisson ardent n’est pas un simple « prodige gratuit ». C’est une manifestation divine, au cours de laquelle Dieu se révèle personnellement à Moïse (on verra ça la semaine prochaine en analysant la suite du passage).
Et Moïse accepte-t-il la mission que Dieu lui confie ? Eh bien pas vraiment non — en tout pas pas tout de suite, ou pas du premier coup. Il formule donc des objections pour justifier son refus.
Moïse dit à Dieu : “Qui suis-je pour aller auprès de Pharaon et pour faire sortir d’Égypte les fils d’Israël ?
Et Dieu dit : “Je serai avec toi, et ceci sera pour toi le signe que c’est moi qui t’envoie : quand tu auras fait sortir le peuple d’Égypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. » (Ex 3, 11-12)
En fin de compte, l’épisode du buisson ardent est un récit de vocation. C’est l’histoire de Dieu qui appelle Moïse pour lui donner une mission.
Allez on s’arrête là. À vous de découvrir la suite et d'en parler autour de vous !
Et si vous n’avez pas lu notre copieux et loquace numéro de la semaine dernière, la session de rattrapage, c’est par ici : promenade en Provence.

Pour rappel, Moïse est l’un des seuls rescapés du massacre des nouveau-nés hébreux. Le romancier italien Erri De Luca interprète ce détail comme une immense responsabilité, redoublée d’une vitale envie de vivre et de crapahuter en altitude.
« Au début, il y avait eu un désert, un massacre d’enfants en bas âge, à cause d’une maladie, d’une guerre ou d’autre chose. Lui en avait réchappé, l’énergie des disparus se concentre ainsi dans un reste sauvé. En lui, elle se déchaînait en même temps qu’une tristesse qui poussait au loin.
Le désert, les sommets, c’est là que la gaieté refusée à ceux de son âge trouvait espace et défoulement. Il avait reçu une procuration pour vivre à leur place. Escalader, rester dans des bivouacs la nuit à scruter les étoiles, agrippé à une paroi en plein vent, monter à quatre pattes vers le haut : tout faisait partie du jeu de cache-cache dans la foule des enfants qui vivaient en lui. Tu es le seul à le faire, lui soufflaient-ils.
Le dernier, pensait-il, d’une queue qui s’est perdue. Je suis la dernière vertèbre, mue par les vôtre invisibles. »
Erri De Luca, Et il dit, Paris, Gallimard, 2012, p. 17

Le buisson ardent est une manifestation divine. Il symbolise une présence de Dieu qui brûle sans détruire, une révélation qui attire sans anéantir.
Dieu se manifeste à Moïse parce qu’il a entendu la souffrance de son peuple réduit en esclavage en Égypte. Il choisit Moïse pour libérer les Hébreux et les conduire en Terre Promise.
Dieu demande à Moïse d’ôter ses sandales car le sol est une « terre sainte ». Ce geste exprime le respect, l’humilité et la reconnaissance de la présence divine.
Moïse cache son visage par crainte et respect face à la manifestation de Dieu, et comment ? Nombreuses sont les allusions dans l'Ancien Testament au risque mourrir si l'on voit Dieu face à face !