Pourquoi Jésus dit-il « Je suis » ? D’où vient cette expression bizarre et comment l’interpréter ? Quel est le rapport avec l’Ancien Testament ?

Neuvième album du groupe américain Earth, Wind & Fire, sorti en 1979, I Am est un projet musical et artistique intrigant r'n'b soul disco... à commencer par son titre.
« I am »... « Je suis »... écrit en lettres jaunes sobres dans un décor d'Égypte antique avec une boule de lumière et une ambiance de science fiction...
L'album explore des thèmes cosmiques. Et nous on file creuser pour chercher à décrypter la référence derrière cette simple formule « Je suis » faussement anodine ! Et cette fois, direction le Nouveau Testament.
L'épisode qui suit survient juste après le miracle de la multiplication des pains.
Aussitôt, Jésus obligea les disciples à monter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive jusqu’à ce qu’il ait renvoyé les foules. Ayant renvoyé les foules, il monta dans la montagne à l’écart pour prier.
Le soir étant venu, il était là seul, la barque était déjà au milieu de la mer tourmentée par les vagues (le vent en effet était contraire).
À la quatrième veille de la nuit Jésus vint vers eux en marchant sur la mer et les disciples en le voyant marcher sur la mer furent troublés et dirent :
— C’est un fantôme !
Et de peur ils crièrent.
Et aussitôt Jésus leur parla en disant :
— Courage, moi je suis, ne craignez pas.
Pierre lui répondant dit :
— Seigneur, si toi tu es, ordonne que je vienne vers toi sur les eaux.
Et il dit :
— Viens !
Et, descendant de la barque, Pierre marchait sur les eaux et vint vers Jésus. Mais voyant le vent, il prit peur et comme il commençait à couler, il s’écria disant :
— Seigneur, sauve-moi !
Et aussitôt Jésus, étendant la main, le saisit et lui dit :
— Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ?
Et comme ils montaient dans la barque, le vent cessa. Ceux qui étaient dans la barque vinrent se prosterner devant lui en disant :
— Vraiment tu es Fils de Dieu. »

Dans un précédent numéro sur le « nom de Dieu » révélé à Moïse au buisson ardent, on a parlé de plein de trucs passionnants… à commencer par l’analyse et l’interprétation de cette formule énigmatique : « Je suis qui je suis »
Aujourd’hui, on prolonge l’anlyse… et on va étudier la réception de cette formule ainsi que ses échos… dans le Nouveau Testament !
Vous nous voyez venir... on a mis en gras le passage clé dans le texte plus haut !

Vous le savez, les évangélistes ont évidemment lu le passage de l’Exode au cours duquel Dieu se présente à Moïse sous forme d’affirmation intrigante : « Je suis qui je suis » (Ex 3, 14).
Ainsi, quand dans les évangiles vous lirez la formule « Moi, je suis » ou encore « C’est moi, je suis »… sortie de la bouche de Jésus… pour traduire le grec « ego eimi »… Alors comme le commissaire Gibert dans Taxi 3, vous tirerez la sonnette d’alarme. Alerte générale. 🚨
Car bien souvent, lorsque Jésus dit « ego eimi », c'est une habile manière de suggérer… sa divinité. Par exemple au moment de calmer la tempête et de rassurer ses apôtres qui le prennent pour un fantôme tandis qu'il marche sur l'eau :
« De peur, les disciples crièrent. Et aussitôt Jésus leur parla en disant : "Courage, moi je suis, ne craignez pas." » (Mt 14, 26-27)
Remarquez d'ailleurs que cette formule emphatique est déclinée par Simon-Pierre :
« Pierre lui répondant dit : "Seigneur, si toi tu es, ordonne que je vienne vers toi sur les eaux." » (Mt 14, 28)

Pour conclure, on va faire un mini travail d'exégète pour mettre en lumière une dernière merveille.
Dans l'évangile de Jean, Jésus utilise à sept reprises l'expression « Je suis » (suivie d'une métaphore) pour révéler sa nature et sa mission.
On appelle ça le « septénaire johannique » dans le jargon technique pédant. Voici la liste complète :
En utilisant et reprenant la célèbre la formule « Je suis », Jésus fait écho au nom divin révélé à Moïse dans l'Exode, suggérant ainsi son identité divine auprès de ses auditeurs.
Dans la Bible, le chiffre 7 est un symbole de perfection (il y a 7 jours dans la semaine et 7 dons de l'Esprit Saint).

Le dialogue entre Dieu et Moïse au buisson ardent tourne autour de l’être et du nom de Dieu. Et Paul Verlaine s’y est donné à coeur-joie pour reprendre et décliner ce passage en poésie :
Qui je suis ? me demandais-tu.
Mon nom courbe les anges même,
Je suis le cœur de la vertu,
Je suis l’âme de la sagesse,
Mon nom brûle l’Enfer têtu,
Je suis la douceur qui redresse,
J’aime tous et n’accuse aucun,
Mon nom, seul, se nomme promesse,
Je suis l’unique hôte opportun,
Je parle au Roi le vrai langage
Du matin rose et du soir brun,
Je suis la Prière, et mon gage
C’est ton vice en déroute au loin.
Paul Verlaine (1844-1896), « J'avais peiné comme Sisyphe », Sagesse, Paris (1881)

L’expression « Je suis » est l’une des formules les plus importantes de la Bible. Elle apparaît d’abord dans l’Ancien Testament (Exode 3, 14), lorsque Dieu révèle son nom à Moïse : « Je suis qui je suis ». Dans le Nouveau Testament, lorsque Jésus utilise l’expression « moi, je suis » (traduction du grec ego eimi), il fait écho à cette révélation divine, suggérant implicitement son identité et sa proximité avec Dieu.
Dans les Évangiles, l’expression « moi, je suis » (ego eimi) n’est pas une simple manière de parler : elle possède une forte portée théologique. En reprenant cette formule associée au nom de Dieu dans l’Exode, Jésus suggère sa divinité et son autorité. Par exemple, lorsqu’il marche sur l’eau et rassure ses disciples (« Courage, moi je suis, n’ayez pas peur »), il ne se contente pas de s’identifier : il affirme une présence divine capable de dominer le chaos et la peur.
L’Évangile de Jean contient sept grandes déclarations de Jésus commençant par « Je suis », appelées le « septénaire johannique ». Ces formules associent « Je suis » à des images fortes :
Ces formules révèlent l’identité et la mission de Jésus : nourrir, éclairer, guider, sauver et donner la vie. Le chiffre sept, symbole de perfection dans la Bible, souligne la cohérence et la plénitude de cette révélation. Elles révèlent sa mission et son identité : nourrir, éclairer, guider, sauver et donner la vie. En bonus, le chiffre sept, symbole de perfection dans la Bible, souligne la portée complète de cette révélation.
Dans l’épisode de Jésus marchant sur l’eau (Matthieu 14, 22-33), la formule « moi, je suis » apparaît au moment où les disciples sont terrifiés et pensent voir un fantôme. Cette parole a une double fonction : rassurer (« n’ayez pas peur ») et révéler l’identité de Jésus. En l’associant à un miracle où il domine les éléments naturels, le texte suggère une autorité divine. L’épisode relie ainsi une expérience concrète (la peur, la tempête) à une affirmation théologique (la présence de Dieu).