Quand Dieu révèle-t-il son nom dans la Bible ? Quel est le sens de sa réponse “je suis qui je suis” ?
Dans le film Avengers : l’ère d’Ultron, produit par les Studios Marvel, au moment de donner son nom, le personnage de Vision se présente et dit : « I’m not Ultron, I am »
On pourrait simplement se dire « ah ouais c’est bizarre mais bon c’est un film de super-héros, les scénaristes ont écrit des répliques un peu mystérieuses pour faire stylé »…
On pourrait se dire ça.
Mais une fois que vous aurez lu la suite.
Vous comprendrez la ref.
Et vous ne direz pas ça.
Voici le dialogue qui a lieu entre Dieu et Moïse au moment de la révélation au buisson ardent, au sommet de la montagne de l’Horeb.
Moïse dit à Dieu :
— Voici, j’irai vers les fils d’Israël et je leur dirai : "Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous". Mais ils me diront : "Quel est son nom ?" Que leur dirai-je ?
Et Dieu dit à Moïse :
— Je suis qui je suis.
Et il dit :
— Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : "Je suis" m’a envoyé vers vous.
Dieu dit encore à Moïse :
— Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : "YHWH, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous !" Ceci est mon nom pour l’éternité, ceci est mon mémorial de génération en génération.

Avant d’attaquer notre analyse pleine balle, sachez que des milliers de questions se posent à propos de ce texte.
On a donc fait des choix pour se concentrer sur un seul grand fil rouge.
Et maintenant place au menu du jour, supplément dessert + café + après-midi en terrasse au soleil.
Aujourd’hui on va se poser une question anodine et pourtant essentielle : comment appeler Dieu par son nom ?

Rembobinons.
Au moyen d’un prodige inouï (ou plutôt « jamais vu »), Dieu interpelle Moïse... afin de lui confier une mission éminente : faire sortir d’Égypte le peuple hébreu, c'est-à-dire le libérer de l’esclavage de Pharaon.
Et vous savez quoi ? Eh bah quand Dieu lui dit ça, il n’est pas méga emballé l’ami Moïse. Pour faire simple, on peut retenir 5 objections que Moïse formule pour se faire porter pâle et ne pas répondre à l’appel de Dieu.
Maintenant que vous avez les grandes lignes, découvrons en détail la réponse de Dieu à la deuxième objection.
Qui est ce Dieu qui se révèle à Moïse et lui commande de mener le peuple dans sa libération ?

Tandis que Moïse demande à Dieu de décliner son identité et de lui donner son nom (afin de pouvoir répondre aux Hébreux qui lui demanderont qui lui aura parlé sur cette montage)… Dieu lui répond :
« Et Dieu dit à Moïse : "Je suis qui je suis."
Et il dit : "Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : 'Je suis' m’a envoyé vers vous." » (Ex 3, 14)
Première remarque : ce passage est très étrange (même au niveau grammatical, puisque le verbe conjugué « je suis » est utilisé comme un substantif sujet).
Via une réponse inattendue, Dieu à la fois répond et ne répond pas à la demande de Moïse. On peut d’ailleurs y voir un ressort de ce qu’on appelle « l’ironie pédagogique » de Dieu. En fait, Dieu présente une énigme à Moïse.
Littéralement, la formule hébraïque « ehyeh asher ehyeh » peut se traduire par « Je suis celui qui est » ou encore « Je serai qui je serai ».
Bien entendu, l’insistance sur le verbe « être »… a très largement inspiré les philosophes. Pour le dire grossièrement, cette formule suggère que Dieu est l’Être par excellence, ou encore « celui qui est, qui était et qui vient », comme disent les chrétiens.

Vous le devinez désormais… cette phrase énigmatique « Je suis qui je suis » n’est pas une simple tautologie. En fait, il s’agit d’une révélation simultanément apophatique ET cataphatique.
Accrochez vos ceintures et ne vous laissez pas impressionner pas des mots pseudo-compliqués. Pour le dire simplement :
Ce passage tient en germe tout le mystère du Dieu révélé : il se laisse connaître… et en même temps il demeure ineffable.
On pourrait s’arrêter là. Mais on a encore une dernière carte dans notre jeu. Et on trépigne de la sortir pour vous la dévoiler. Surprise... ce sera pour la semaine prochaine !!!

Voyageur aux semelles usées à parcourir le monde — et notamment le désert égyptien du Sinaï, l’autre nom donné à l’Horeb, la montagne où se déroule l’épisode du buisson ardent, voici le récit de Pierre Loti à l’issue de son passage :
« Derrière le tabernacle est le lieu sacré par excellence, la crypte du “Buisson ardent”, où l’un des moines nous conduit par des petites portes encore plus basses, au milieu d’une pénombre de caverne. Dans une sorte de vestibule où les vieux tapis d’Orient ont des épaisseurs de velours, il nous arrête, avant de nous laisser entrer, pour nous faire quitter nos babouches : par obéissance au commandement de l’Exode, on ne pénètre que pieds nus dans ce sanctuaire profond. [...]
Même ce vague reflet de soleil, qui arrive par l’unique petite fenêtre, amoindri dans l’épaisseur du mur, et qui dessine comme un cercle spectral sur les icônes et les faïences, a l’air d’être quelque lueur des jours anciens, quelque lueur d’il y a mille ans... Une sorte de loge, qui est pavée d’argent ciselée et où les lampes brûlent, occupe le fond de la crypte ; c’est là que, d’après la tradition vénérée, l’ange de l’Éternel apparut à Moïse, du milieu du buisson en flamme. »
Pierre Loti (1850-1923), Le Désert, éd Payot & Rivages, Paris, 2019, p. 57
