Découvrez le surprenant tableau “Consummatum est” peint par Jean-Louis Gérôme. Comment interpréter cette toile ? Pourquoi est-elle si spéciale et si géniale ?
Pour commencer, goûtons un peu de rap français bercé à l'univers des mangas japonais... Dans son titre « Golgotha » sorti en 2022, le rappeur Holy Kidd dit :
« J'veux mettre une croix sur mon passé, j'suis comme Jésus à Golgotha »
Bingoooo... ici, le rappeur du Nord fait clairement référence au lieu de crucifixion de Jésus — le Golgotha ! Si vous n’avez pas la ref, c’est pas grave, on vous explique ça tranquillement. Mais d’abord, (re)découvrons le texte biblique !
Jésus est crucifié par les soldats romains entre deux malfaiteurs sur le mont Golgotha, à quelques encablures de la ville de Jérusalem. Ici, l'évangéliste Luc raconte les derniers instants du Christ avant sa mort.
Et lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne ils le crucifièrent ainsi que les malfaiteurs, l’un à droite, l’autre à gauche. [...]
C’était environ la sixième heure et survint une ténèbre sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure, et le soleil fut obscurci, et le voile du sanctuaire fut déchiré par le milieu.
Et criant d’une voix forte, Jésus dit :
— Père, entre tes mains, je confie mon esprit.
Ayant dit cela, il expira.
Voyant ce qui était arrivé, le centurion glorifiait Dieu en disant :
— Vraiment, cet homme était un juste !
Et toutes les foules, accourues ensemble à ce spectacle, ayant regardé
ce qui était arrivé et se frappant la poitrine, s'en retournaient.
Tous ses familiers ainsi que des femmes qui l'avaient suivi depuis la Galilée se tenaient au loin, regardant cela.

La scène de la mort de Jésus fait partie des représentations les plus courantes dans l'histoire de l'art. Jean-Louis Gérôme ne fait pas exception. Lui aussi a représenté cette scène archi-traditionnelle dans l’iconographie chrétienne…
Sauf qu'il décide de représenter l'instant d'après, lorsque Jésus est mort.Peint en 1867, ce tableau a plusieurs noms :
Bref, on a affaire à un triple titre pour représenter de façon bien inhabituelle la mort de Jésus. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, on vous laisse observer une autre représentation de cette scène (ci-dessous).
Quand on arrive en ville
Dans le tableau de Jean-Louis Gérôme, on voit seulement… l'ombre des trois crucifiés ! En fait, on peut découper ce tableau en 3 plans :

Dans le tableau de Jean-Louis Gérôme, on voit seulement… l'ombre des trois crucifiés ! En fait, on peut découper ce tableau en 3 plans :

Cette représentation est très déroutante ! En effet, en tant que spectateur, notre regard adopte le point de vue des crucifiés, depuis le Golgotha. Autrement dit, on regarde les gens qui quittent la scène, et non pas les crucifiés eux-mêmes — indirectement représentés par leurs ombres. Bref, le champ est inversé.
En fait, le peintre dirige le regard du spectateur vers un paysage qui tourne à la tempête. L'ombre de Jésus et des deux larrons est ainsi le reflet de la noirceur qui grignote et menace Jérusalem.

Regardons de plus près ces fameuses ombres ! L'ombre de Jésus est celle au milieu. Elle surplombe les deux autres en hauteur et en netteté :
Mais peut-on vraiment représenter la mort du Christ par une simple ombre portée sur le sol ? Pour un spectateur chrétien, où est passée la vision glorieuse du Christ en croix ?
En fait, en refusant une figuration immédiate et en obligeant le spectateur à imaginer la scène qui se trouve hors-champs, Jean-Louis Gérôme semble suggérer cet épisode avec encore plus d'authenticité. Finalement, dès qu’on les a remarquées, les trois ombres en disent déjà beaucoup.

En fait, la vision adoptée par Jean-Louis Gérôme dans ce tableau est très moderne. Le peintre a même un regard de cinéaste : il suggère le Christ et les deux larrons, en les plaçant hors champ. Cette ellipse visuelle attire l'œil du spectateur… mais nous oblige d’abord à un peu d’attention.
De plus, Jean-Louis Gérôme fait le choix d'une vision en contre-plongée.Celle-ci occulte la figure principale : le Christ. Le peintre met donc de côté les règles académiques de son temps.
Finalement, au lieu de représenter directement le Christ et les deux larrons, le peintre choisit de représenter le paysage.

Le contraste entre l'ombre et la lumière est impressionnant :
Cela fait ressortir le contraste entre les stries noires (à gauche) et le ciel bleuté avec des nuages rosés (à droite). En fait, cette obscurité fait directement référence au texte biblique :
« C’était environ la sixième heure et survint une ténèbre sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et le soleil fut obscurci » (Lc 23, 44-45)
En détournant le regard sur Jésus mort, pour le porter sur le paysage, le peintre cherche à représenter le panorama marqué par ce drame. La mort du Christ déteint sur le paysage, comme le montre cet orage qui s'abat sur Jérusalem.
Finalement, loin d'être simple reflet, ce paysage révèle « l'après » de la mort de Jésus : les ténèbres engloutissent la lumière, comme pour symboliser une mort engloutissant la vie… En attendant la Résurrection ?

Concluons en poésie avec Max Jacob. Il médite lui aussi sur le mystère de la Passion de Christ.
J'aime à penser à Votre Cri sur ce bois.
Il a fait grimacer le démon de la terre,
la terre en grimaçant a rendu de vieux morts.
Il a fait grimacer les colonnes du temple
le Rideau s'est fendu la nuit sous ce tonnerre
le cri de mort de Dieu a fendu le cou roide
et fait grimacer la nuit qui s'agaça d'éclairs.
Voici au cri d'amour la lance de Longin
Réservoir du ciel épandez-vous sur moi.
Je n'ose regarder et j'ose recevoir
Dieu parlant, Dieu mouvant : je m'étonne et je crois.
Du haut des hauts, le Haut est aussi le très bas.
La mort est donc céleste pour la première fois.
Max Jacob, Les Pleurs de la Nature, « Golgotha »

Luc rapporte qu’une obscurité couvre la terre de la sixième à la neuvième heure. Cette ténèbre symbolise la gravité cosmique de l’événement : la création elle-même semble affectée par la mort du Christ.
Le voile du sanctuaire se déchire au moment de la mort de Jésus. Ce signe est interprété par la tradition chrétienne comme l’ouverture d’un accès direct à Dieu : la séparation entre Dieu et l’humanité est levée.
Des œuvres comme Jérusalem de Jean-Léon Gérôme choisissent de suggérer la crucifixion plutôt que de la montrer frontalement. Cette mise à distance artistique invite le spectateur à contempler les conséquences du drame : les ténèbres, le silence, et la ville de Jérusalem sous l’orage.