Comment représenter l’instant juste après la crucifixion ?

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Découvrez le surprenant tableau “Consummatum est” peint par Jean-Louis Gérôme. Comment interpréter cette toile ? Pourquoi est-elle si spéciale et si géniale ?

3 minutes et 44 secondes avec Holy Kidd, Andrea Mantegna, Jean-Louis Gérôme et Max Jacob
Dernière mise à jour -  
23/2/2026

La ref au Golgotha dans le rap game

Pour commencer, goûtons un peu de rap français bercé à l'univers des mangas japonais... Dans son titre « Golgotha » sorti en 2022, le rappeur Holy Kidd dit :

« J'veux mettre une croix sur mon passé, j'suis comme Jésus à Golgotha »

Bingoooo... ici, le rappeur du Nord fait clairement référence au lieu de crucifixion de Jésus — le Golgotha ! Si vous n’avez pas la ref, c’est pas grave, on vous explique ça tranquillement. Mais d’abord, (re)découvrons le texte biblique !

Le texte biblique qui raconte la mort de Jésus sur la croix

Jésus est crucifié par les soldats romains entre deux malfaiteurs sur le mont Golgotha, à quelques encablures de la ville de Jérusalem. Ici, l'évangéliste Luc raconte les derniers instants du Christ avant sa mort.

Et lorsqu’ils furent arrivés au lieu appelé Crâne ils le crucifièrent ainsi que les malfaiteurs, l’un à droite, l’autre à gauche. [...]

C’était environ la sixième heure et survint une ténèbre sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure, et le soleil fut obscurci, et le voile du sanctuaire fut déchiré par le milieu.

Et criant d’une voix forte, Jésus dit :
— Père, entre tes mains, je confie mon esprit.

Ayant dit cela, il expira.

Voyant ce qui était arrivé, le centurion glorifiait Dieu en disant :
— Vraiment, cet homme était un juste !

Et toutes les foules, accourues ensemble à ce spectacle, ayant regardé
ce qui était arrivé et se frappant la poitrine, s'en retournaient.

Tous ses familiers ainsi que des femmes qui l'avaient suivi depuis la Galilée se tenaient au loin, regardant cela.

Évangile de Luc, chapitre 23, versets 33 puis 44 à 49. Traduit du grec par les équipes du programme de recherches La Bible en ses Traditions.

La crucifixion du Christ dans l’histoire de la peinture

Trois pour le prix d'un

Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Jérusalem (1867, huile sur toile, 64 x 99 cm), Musée d'Orsay, France (Paris). Domaine public.

La scène de la mort de Jésus fait partie des représentations les plus courantes dans l'histoire de l'art. Jean-Louis Gérôme ne fait pas exception. Lui aussi a représenté cette scène archi-traditionnelle dans l’iconographie chrétienne…

Sauf qu'il décide de représenter l'instant d'après, lorsque Jésus est mort.Peint en 1867, ce tableau a plusieurs noms :

  • Jérusalem, en référence à la ville où se déroule cette scène (on l’aperçoit en arrière-plan).  
  • Golgotha, le lieu de crucifixion de Jésus, aussi appelé « lieu du crâne ».
  • Consummatum est, expression latine qui signifie : « tout est accompli ». C’est la dernière parole prononcée par Jésus dans l’évangile de Jean
    (en Jn 19, 30).

Bref, on a affaire à un triple titre pour représenter de façon bien inhabituelle la mort de Jésus. Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, on vous laisse observer une autre représentation de cette scène (ci-dessous).

Quand on arrive en ville

Dans le tableau de Jean-Louis Gérôme, on voit seulement… l'ombre des trois crucifiés ! En fait, on peut découper ce tableau en 3 plans :

  • Au premier plan, on voit le mont Golgotha sur lequel est projeté l'ombre des trois crucifiés : Jésus, le mauvais larron et le bon larron. Cette espace vide, en pleine lumière, occupe le tiers inférieur du tableau.
  • Au second plan, si on regarde bien, on voit une foule qui rentre vers Jérusalem, formant un long cortège. On peut supposer qu’il s’agit des témoins venus assister à la crucifixion des trois condamnés : « Et toutes les foules, accourues ensemble à ce spectacle, ayant regardé ce qui était arrivé et se frappant la poitrine, s'en retournaient » (Lc 23, 48).
  • Au troisième plan, on aperçoit la ville de Jérusalem. On peut notamment distinguer le Temple, immense bâtiment central placé dans l'enceinte des murailles.
Andrea Mantegna (1431-1506), La Crucifixion (ca 1457-1460, huile sur toile, 76 x 96 cm), Musée du Louvre, Paris (France). Domaine public.

Quand on arrive en ville

Dans le tableau de Jean-Louis Gérôme, on voit seulement… l'ombre des trois crucifiés ! En fait, on peut découper ce tableau en 3 plans :

  • Au premier plan, on voit le mont Golgotha sur lequel est projeté l'ombre des trois crucifiés : Jésus, le mauvais larron et le bon larron. Cette espace vide, en pleine lumière, occupe le tiers inférieur du tableau.
  • Au second plan, si on regarde bien, on voit une foule qui rentre vers Jérusalem, formant un long cortège. On peut supposer qu’il s’agit des témoins venus assister à la crucifixion des trois condamnés : « Et toutes les foules, accourues ensemble à ce spectacle, ayant regardé ce qui était arrivé et se frappant la poitrine, s'en retournaient » (Lc 23, 48).
  • Au troisième plan, on aperçoit la ville de Jérusalem. On peut notamment distinguer le Temple, immense bâtiment central placé dans l'enceinte des murailles.
Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Jérusalem (1867, huile sur toile, 64 x 99 cm), Musée d'Orsay, France (Paris). Domaine public.

Détourner le regard

Cette représentation est très déroutante ! En effet, en tant que spectateur, notre regard adopte le point de vue des crucifiés, depuis le Golgotha. Autrement dit, on regarde les gens qui quittent la scène, et non pas les crucifiés eux-mêmes — indirectement représentés par leurs ombres. Bref, le champ est inversé.

En fait, le peintre dirige le regard du spectateur vers un paysage qui tourne à la tempête. L'ombre de Jésus et des deux larrons est ainsi le reflet de la noirceur qui grignote et menace Jérusalem.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904), détail de Jérusalem (1867, huile sur toile, 64 x 99 cm), Musée d'Orsay, France (Paris). Domaine public.

L'ombre de lui-même…

Regardons de plus près ces fameuses ombres ! L'ombre de Jésus est celle au milieu. Elle surplombe les deux autres en hauteur et en netteté :

  • On devine la silhouette de son corps contrairement à ces deux acolytes autour de lui.
  • Sa tête affaissée laisse supposer qu'il a déjà expiré, autrement dit qu’il est déjà mort.
  • Le détail de cette ombre est très précis : on devine les clous fixés aux pieds et aux bras de Jésus.

Mais peut-on vraiment représenter la mort du Christ par une simple ombre portée sur le sol ? Pour un spectateur chrétien, où est passée la vision glorieuse du Christ en croix ?

En fait, en refusant une figuration immédiate et en obligeant le spectateur à imaginer la scène qui se trouve hors-champs, Jean-Louis Gérôme semble suggérer cet épisode avec encore plus d'authenticité. Finalement, dès qu’on les a remarquées, les trois ombres en disent déjà beaucoup.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904), détail de Jérusalem (1867, huile sur toile, 64 x 99 cm), Musée d'Orsay, France (Paris). Domaine public. « Dans cette foule qui s'éloigne, on distingue deux soldats tendant le bras vers Jésus crucifié.« Voyant ce qui était arrivé, le centurion glorifiait Dieu en disant : "Vraiment, cet homme était un juste !" » (Lc 23, 47)

Le Steven Spielberg de la peinture

En fait, la vision adoptée par Jean-Louis Gérôme dans ce tableau est très moderne. Le peintre a même un regard de cinéaste : il suggère le Christ et les deux larrons, en les plaçant hors champ. Cette ellipse visuelle attire l'œil du spectateur… mais nous oblige d’abord à un peu d’attention.

De plus, Jean-Louis Gérôme fait le choix d'une vision en contre-plongée.Celle-ci occulte la figure principale : le Christ. Le peintre met donc de côté les règles académiques de son temps.

Finalement, au lieu de représenter directement le Christ et les deux larrons, le peintre choisit de représenter le paysage.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Jérusalem (1867, huile sur toile, 64 x 99 cm), Musée d'Orsay, France (Paris). Domaine public.

Les ténèbres envahissent Jérusalem

Le contraste entre l'ombre et la lumière est impressionnant :

  • Tandis qu'au premier plan, une forte lumière surplombe le mont Golgotha et fait très nettement ressortir les ombres des crucifiés…
  • À l'arrière-plan, des nuages noirs approchent de la ville de Jérusalem et paraissent avaler toute lumière.

Cela fait ressortir le contraste entre les stries noires (à gauche) et le ciel bleuté avec des nuages rosés (à droite). En fait, cette obscurité fait directement référence au texte biblique :

« C’était environ la sixième heure et survint une ténèbre sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure. Et le soleil fut obscurci » (Lc 23, 44-45)

En détournant le regard sur Jésus mort, pour le porter sur le paysage, le peintre cherche à représenter le panorama marqué par ce drame. La mort du Christ déteint sur le paysage, comme le montre cet orage qui s'abat sur Jérusalem.

Finalement, loin d'être simple reflet, ce paysage révèle « l'après » de la mort de Jésus : les ténèbres engloutissent la lumière, comme pour symboliser une mort engloutissant la vie… En attendant la Résurrection ?

Rembrandt von Rijn (1606-1669), La Résurrection (ca 1636-1639), huile sur toile montée sur panneau, (92 x 67 cm), Alte Pinakothek, Munich (Allemagne). Domaine public. Ici, l'ange irradiant de lumière soulève la tombe du Christ qui revient d'entre les morts. Symboliquement, la lumière l'emporte sur les ténèbres, la vie engloutit la mort.

Le mot de la fin 🖋️

Concluons en poésie avec Max Jacob. Il médite lui aussi sur le mystère de la Passion de Christ.

J'aime à penser à Votre Cri sur ce bois.
Il a fait grimacer le démon de la terre,
la terre en grimaçant a rendu de vieux morts.

Il a fait grimacer les colonnes du temple
le Rideau s'est fendu la nuit sous ce tonnerre
le cri de mort de Dieu a fendu le cou roide
et fait grimacer la nuit qui s'agaça d'éclairs.

Voici au cri d'amour la lance de Longin
Réservoir du ciel épandez-vous sur moi.
Je n'ose regarder et j'ose recevoir
Dieu parlant, Dieu mouvant : je m'étonne et je crois.
Du haut des hauts, le Haut est aussi le très bas.
La mort est donc céleste pour la première fois.

Max Jacob, Les Pleurs de la Nature, « Golgotha »

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Questions Fréquentes

Pourquoi y a-t-il des ténèbres au moment de sa mort ?

Luc rapporte qu’une obscurité couvre la terre de la sixième à la neuvième heure. Cette ténèbre symbolise la gravité cosmique de l’événement : la création elle-même semble affectée par la mort du Christ.

Que signifie la déchirure du voile du Temple ?

Le voile du sanctuaire se déchire au moment de la mort de Jésus. Ce signe est interprété par la tradition chrétienne comme l’ouverture d’un accès direct à Dieu : la séparation entre Dieu et l’humanité est levée.

Pourquoi certains tableaux représentent-ils seulement l’ombre des crucifiés ?

Des œuvres comme Jérusalem de Jean-Léon Gérôme choisissent de suggérer la crucifixion plutôt que de la montrer frontalement. Cette mise à distance artistique invite le spectateur à contempler les conséquences du drame : les ténèbres, le silence, et la ville de Jérusalem sous l’orage.

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