En quoi consistent les trois tentations de Jésus au désert ? Pourquoi le diable tente-t-il Jésus ? Qui l’emporte ?
Que se passe-t-il « quand t’es dans le désert » ?
On a posé la question à JP Capdevielle.
Il nous a répondu en chanson dans un vieux tube des années 1980.
Mais comme on avait encore des questions.
On est remonté encore plus loin.
Et on est carrément aller lire le passage d’un très très très vieux bouquin.
Écrit au premier siècle au Proche-Orient.
Allez, ça part !
Ce passage raconte la tentation du Christ. Elle fait suite à son baptême et intervient au cours des quarante jours que Jésus passe dans le désert. Vous êtes prêts pour la bataille ?
Jésus, rempli de l’Esprit Saint, s’en retourna du Jourdain. Et il était mené par l’Esprit dans le désert, pendant quarante jours, tenté par le diable. Et il ne mangea rien durant ces jours-là et, quand ils furent passés, le lendemain, il eut faim.
Le diable lui dit :
— Si tu es Fils de Dieu, dis à cette pierre qu’elle devienne du pain.
Et Jésus lui répondit, en disant :
— Il est écrit : "Ce n’est pas de pain seul que vivra l’homme, mais de toute parole de Dieu".
Et l’emmenant plus haut, sur une haute montagne, le diable lui montra tous les royaumes de l’univers en un instant, et le diable lui dit :
— Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces [royaumes], parce qu’elle m’a été livrée et je la donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.
Et, répondant, Jésus lui dit :
— Passe derrière moi, Satan, il est écrit : "Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et à lui seul tu rendras un culte".
Il l’amena à Jérusalem et le plaça sur le pinacle du Temple et il lui dit :
— Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas car il est écrit : "À ses anges il donna des ordres te concernant afin qu’ils te gardent" et : "Sur leurs mains ils te porteront de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre".
Et, répondant, Jésus lui dit :
— Il est dit : "Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu".
Et ayant épuisé toute tentation, le diable s’éloigna de lui jusqu’au moment favorable.
Pour commencer du bon pied, remettons l’épisode dans son contexte. Après son baptême par Jean dans le fleuve Jourdain, Jésus s’en va seul au désert. Et c’est précisément au cours de ce temps de solitude qu’il est tenté par le diable.
Au cours du combat sous forme de joute verbale, le diable prend Jésus d’assaut à trois reprises. Comme un combat de boxe en 3 rounds.
Remarquez que le tableau de Michael Pacher (ci-dessous) représente justement les trois scènes en même temps, comme une sorte de BD à lire et interpréter.
Pourquoi le diable emmène-t-il Jésus au faîte du Temple de Jérusalem ? Excellente question… à laquelle on répond en article juste ici et en podcast juste là.
Et maintenant entrons dans le détail du texte : comment Jésus déjoue-t-il les pièges que le diable lui dresse à chaque tentation ?

« Et il ne mangea rien durant ces jours-là et, quand ils furent passés, le lendemain, il eut faim. Le diable lui dit : "Si tu es Fils de Dieu, dis à cette pierre qu’elle devienne du pain." » (Lc 4, 2-3)
Au bout de 40 jours, Jésus a faim — tu m’étonnes !!! Aussitôt, le diable vient piquer pile là où ça fait mal… Et comment procède-t-il ? Eh bien en faisant de la provocation et en passant par la ruse et la manipulation. Il dit en effet : « si tu es fils de Dieu… », comme pour mettre à l’épreuve l'identité divine de Jésus et sa relation avec son Père, ou encore pour l’obliger à en rendre compte de manière miraculeuse.
Le diable met à l'épreuve Jésus : il cherche à lui donner envie d'échapper à sa condition humaine. Autrement dit : il lui met sous le nez l’évidence de ce qui fait l’humanité : être soumis à des besoins primaires (ici, le fait de devoir se nourrir pour vivre).
Et comment Jésus répond-il ? En citant l’Écriture, et plus spécifiquement le Deutéronome (le cinquième et dernier livre de la Torah, la Loi donnée par Dieu au peuple d’Israël, par l’intermédiaire de Moïse).
Comment interpréter cette première victoire du Christ ? Eh bien comme l’affirmation éclatante de l’humanité de Jésus : il n’est pas exempté des souffrances liées à ce qui constitue sa condition. Et il n'y échappe pas.
Autrement dit : Jésus n’est pas humain quand ça l’arrange et divin quand il en a besoin. Non, il est pleinement Dieu et homme à chaque instant, sans compromission.
Bim. 1-0.

« Et l’emmenant plus haut, sur une haute montagne, le diable lui montra tous les royaumes de l’univers en un instant, et le diable lui dit : “Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes, parce qu’elle m’a été livrée, et je la donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, elle sera toute à toi.” » (Lc 4, 5-7)
Quelle posture le diable adopte-t-il cette fois ? Eh bien la posture… de Dieu, comme s’il était détenteur de tout et qu’il pouvait en disposer à sa guise (et donc offrir pouvoir et gloire à qui le souhaite). Autrement dit, avant même de lire la réponse de Jésus, on peut (et on doit) relever la position dans laquelle le diable se place… qui ressemble évidemment à la posture insidieuse du serpent tentateur dans le Livre de la Genèse.
Jésus, quant à lui, répond à la tentation du diable en convoquant à nouveau les Écritures (et à nouveau le Deutéronome) :
Tandis que le diable incite Jésus à le vénérer (et donc à enfreindre le premier commandement du Décalogue), Jésus tient bon et rappelle qu’il n’y a qu’un seul Dieu.
Bim : 2-0.
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« Il l’amena à Jérusalem et le plaça sur le pinacle du Temple et il lui dit : “Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas car il est écrit : ‘À ses anges il donna des ordres te concernant afin qu’ils te gardent’ et : ‘Sur leurs mains ils te porteront de peur que tu ne heurtes du pied quelque pierre’.” » (Lc 4, 9-11)
Cette fois, la sophistication du diable est encore plus pernicieuse : lui-même cite les Écritures en convoquant un extrait du Psaume 91.
« Tu as YHWH pour abri, du Très-Haut tu as fait ton refuge. Car il ordonnera à ses anges à ton sujet de te garder dans toutes tes voies. Ils te porteront sur leurs mains de peur que ton pied ne heurte contre une pierre. » (Ps 91, 9-12)
Encore une fois, le Christ répond à la tentation du diable en convoquant le livre du Deutéronome :
La tentation du diable qui cite des versets bibliques est très significative. En effet, ce petit détail nous rappelle quelque chose d’essentiel : pour les croyants, toute sacrée et inspirée qu’elle est, la Parole de Dieu est une parole… qui peut aussi être détournée ou manipulée.
Autrement dit : ce n’est pas parce que quelqu’un cite un verset biblique que ce qu’il dit ou veut en dire est juste. Même le diable peut se draper de citations pieuses de ce genre. Mais Jésus ne tombe pas dans le piège de la tartufferie (observez le diable déguisé en moine dans les tableaux de Juan de Flandes et de Botticelli)...
Bim. 3-0.
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Finalement, on peut retenir beauuuuuuuucoup de choses de cet affrontement. Allez on passe la sixième et on accélère franchement. Accrochez-vous, ça va envoyer :
« Ayant épuisé toute tentation, le diable s’éloigna de Jésus jusqu’au moment favorable. » (Lc 4, 13)
Vous le comprenez désormais : le diable cherchera à tenter Jésus, dans le contexte de la Passion, afin que celui-ci refuse d’accomplir le sacrifice de sa vie, refuse d'aller par amour jusqu'à la mort sur la croix… Mais le Christ refuse cette petite voix qui lui chuchote insidieusement à l’oreille.
BONUS : ne manquez surtout pas le mot de la fin !!! C'est lumineux.

Pour conclure, on vous propose un bijou écrit par un Père de l’Église bien inspiré. Un chef-d’oeuvre de poésie théologique, tout en paradoxe, tout en intimité avec l’Écriture, tout en foi et tout en puissance. Grégoire de Nazianze, merci pour ce moment.
« Il fut tenté en tant qu’homme, mais il a vaincu en tant que Dieu, et il recommande d’avoir confiance, car il a vaincu le monde.
Il a eu faim, mais il a nourri des milliers d’hommes, et il est le pain vivant et céleste.
Il a eu soif, mais il a crié : "Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive !" (Jn 7, 37), et aussi il a promis que ceux qui croient seraient de sources.
Il a été fatigué, mais il est le repos de ceux qui sont fatigués et accablés par le fardeau.
Il a été appesanti par le sommeil, mais sur la mer il est léger, et il commande aux vents, et quand Pierre s’enfonce, il le rend léger.
Il pleure, mais il fait cesser les pleurs.
Il demande où l’on a mis Lazare, car il était homme ; mais il ressuscite Lazare, car il était Dieu.
Il est vendu, et à très vil prix : trente pièces d’argent ; mais il rachète le monde, et à grand prix : son propre sang.
Comme une brebis, il est mené à l’égorgement, mais il est le pasteur d’Israël et maintenant il est aussi le pasteur de toute la terre.
Comme un agneau, il est sans voix ; mais il est le Verbe annoncé par la voix de celui qui crie dans le désert.
Il a été languissant et il a été blessé ; mais il guérit "toute maladie et toute langueur."
Il est élevé "sur le bois", il y est cloué ; mais il nous rétablit par "le bois de la vie", et il sauve même le larron crucifié avec lui.
Il livre sa vie, mais il a pouvoir de la reprendre, et le voile du Temple se déchire, et les rochers se fendent, et les morts ressuscitent à l’avance.
Il meurt, mais il "fait vivre" et par sa mort il détruit la mort.
Il est enseveli, mais il ressuscite.
Il descend aux enfers, mais il en fait remonter les âmes, et il monte aux cieux, et il viendra "juger les vivants et les morts" et soumettre à l’épreuve les propos tels que les tiens. »
Grégoire de Nazianze (329-390), Discours Théologiques, Paris, Cerf, 1978, coll. SC 250, trad. et éd. Paul Gallay et Maurice Jourjon, discours 29, paragraphe 20

Le nombre quarante renvoie à plusieurs épisodes bibliques, notamment racontés dans le livre de l'Exode : les quarante ans d’Israël au désert et les quarante jours de Moïse sur la montagne. Le désert est un lieu d’épreuve, de purification et de face-à-face avec Dieu.
- La première concerne la faim : transformer une pierre en pain ;
- La deuxième porte sur le pouvoir et la gloire : recevoir tous les royaumes en échange d’une prosternation ;
- La troisième invite à mettre Dieu à l’épreuve : se jeter du pinacle du Temple.
Lors de la troisième tentation, le diable cite le Psaume 91 pour pousser Jésus à agir de manière spectaculaire. Le texte montre ainsi que l’Écriture peut être instrumentalisée et détournée.
À la fin du récit, le diable s’éloigne « jusqu’au moment favorable ». Cela annonce que la tentation reviendra, notamment au moment de la Passion, lorsque Jésus sera confronté à la souffrance et à la croix.