Le Lembas de Tolkien, Tempête de boulettes géantes et le Livre de l’Exode : ce qu’est la manne, d’où vient son nom et ce qu’elle annonce.

Aujourd’hui on va parler gueuleton, victuailles, becquetance et boustifaille.
Savez-vous que Tolkien s’est inspiré des Écritures pour imaginer de bons p’tits plats ? Le Lembas, un gros pain de campagne bien savoureux et méééga calorique fabriqué par les Elfes... ça vous fait penser à quelque chose de biblique ?
Dans Le Seigneur des Anneaux (extrait ici), le Lembas permet à Frodon et son ami Samsagace de traverser la Terre du Milieu jusqu’au Mordor. Une sorte de maxi sachet de krisprolls qui mettent des miettes partout mais qui ont l’apport énergétique des barres vitaminées croquées par Blandine L’Hirondel à l’UTMB en août dernier (image non contractuelle).
De même, dans la Bible, un mystérieux aliment permet aux Hébreux de traverser les déserts arides et de tenir bon pendant quarante ans. De quoi s’agit-il ? D’où vient cette nourriture ? Comment la cultiver ? Comment la cuisiner ?
Réponse par le texte. Direction le Livre de l’Exode. Et merci JRR. On t'aime.
(Et petit cadeau à la toute fin !!!)
Contexte : dans l’hostilité du désert, les Hébreux se mettent à regretter le confort de leur vie d'esclaves en Égypte. Face aux récriminations du peuple affamé, Dieu propose un bulletin météo un peu spécial : il fait pleuvoir une nourriture inconnue.
PS : ce texte se lit comme du bon pain.
Le quinzième jour du deuxième mois de leur sortie du pays d’Égypte, toute l’assemblée des fils d’Israël murmura contre Moïse et Aaron dans le désert.
Les fils d’Israël leur dirent :
— Que ne sommes-nous morts par la main de YHWH dans le pays d’Égypte quand nous étions assis près de la marmite de viande et que nous mangions du pain à satiété ? Car vous nous avez fait sortir vers ce désert pour faire mourir de faim toute cette assemblée !
YHWH dit à Moïse :
— Voici que je fais pleuvoir pour vous des pains du ciel. Le peuple sortira et ils ramasseront la ration du jour chaque jour, de sorte que je le mette à l’épreuve [pour voir] s’il marchera ou non selon ma loi. Et il arrivera au sixième jour qu’ils prépareront ce qu’ils auront rapporté et il y aura le double de ce qu’ils ramassent jour par jour.
Moïse et Aaron dirent à tous les fils d’Israël :
— Ce soir, vous saurez que c’est YHWH qui vous a fait sortir du pays d’Égypte et au matin vous verrez la gloire de YHWH car il a entendu votre murmure contre YHWH. [...]
Et voici, le soir, la caille monta et elle couvrit le camp.
Et le matin, il y avait une couche de rosée autour du camp. La couche de rosée se leva et voici à la surface du désert quelque chose de fin comme des grains, quelque chose de fin comme le givre sur la terre.
Les fils d’Israël virent cela et se dirent l’un à l’autre : "Qu’est-ce que cela ?", car ils ne savaient pas ce que c’était.
Moïse leur dit :
— C’est le pain que YHWH vous a donné à manger. Voici la chose que YHWH a ordonnée : Recueillez-en chacun selon ce qu’il peut manger, un omer par tête selon le nombre de vos personnes. Vous en prendrez chacun pour ceux de sa tente !
Les fils d’Israël firent ainsi et ils ramassèrent l’un plus, l’autre moins. Ils mesurèrent à l’omer et celui qui avait beaucoup n’eut rien de trop et celui qui avait moins n’en manqua pas ; chacun ramassa ce qu’il pouvait manger. [...]
La maison d’Israël donna à cela le nom de « manne » car c’était comme de la graine de coriandre, blanc et son goût comme celui du gâteau au miel. [...]
Les fils d’Israël mangèrent la manne pendant quarante ans jusqu’à leur arrivée en terre habitée. Ils mangèrent la manne jusqu’à leur arrivée aux frontières du pays de Canaan.

La manne, c’est presque une tarte à la crème des histoires bibliques. C’est tellement connu que le mot en est venu à désigner une ressource abondante et inépuisable, sorte de bon filon par excellence.
L'histoire est tellement connue qu'elle a sans doute inspiré les scénaristes de Sony Pictures Animation pour le film Tempête de boulettes géantes, sorti en 2009. Sauf que contrairement à Flint Lockwood qui se voit inonder de spaghettis bolognaise et de hamburgers... dans le Livre de l'Exode, les Hébreux n'ont pas droit à un menu aussi varié et aussi terrifiant.
Tout juste libérés de l'esclavage, les Hébreux sont en colère contre Dieu parce qu'ils crèvent de faim dans le désert. Ils en viennent carrément à regretter l'Égypte. Et que fait Dieu en réponse ? Il leur envoie un étrange plat de résistance.
Que signifie cette histoire ? Comment l'interpréter ? Comment se passe la récolte ? D’où vient le mot « manne » ? Voilà les grandes questions de notre numéro aujourd'hui.
Nota Bene : en dépit de la représentation médiévale qui donne à la manne des airs de boule de neige (ci-dessous), il ne s’agit pas exactement de cela. Relisez le texte si besoin : sitôt la rosée évaporée, la manne recouvre le sol au matin et se présente comme « quelque chose de fin comme des grains »… ou encore « fin comme le givre ».

En plus d’admirer les tableaux et d’engouffrer une gaufre nutella chantilly dans notre nouveau salon de thé préféré entre le Louvre et l'Opéra Garnier (on vous expliquera), relisons le texte.
« Les fils d’Israël virent cela et se dirent l’un à l’autre : “Qu’est-ce que cela ?”, car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : “C’est le pain que YHWH vous a donné à manger.” » (Ex 16, 15)
Le mot « manne » vient directement du récit biblique.
« Manne » est une abréviation de l’hébreu « mân-hû » et signifie « qu'est-ce que c'est ? ». Cette expression traduit donc l’étonnement des Hébreux qui, au petit matin, découvrent une nourriture providentielle à l’apparence de givre et au goût de miel.
Face aux reproches du peuple qui oublie qu’il lui doit sa libération... Dieu nourrit son peuple d’une nourriture nouvelle. Parce que la bonté de Dieu prend parfois des saveurs étranges. Et parce que les attentes humaines sont parfois trop humaines et exiguës.

C’est pas l’tout de faire pleuvoir des graines pour rassasier son peuple affamé. Tout ceci doit se dérouler d’une manière bien précise.
Jetons un coup d'œil aux règles de récolte, énoncées par Dieu à travers la bouche de Moïse :
Loin de nous faire un cours d’économie biblique, Dieu enseigne ici à son peuple deux choses fondamentales :
Finalement, ces deux interdits indiquent :
Tout cela invite l'homme à une confiance quotidienne dans la bonté divine. D'une certaine manière, la manne est « un miracle quotidien ».

Examinons un dernier détail avant de passer au dessert et au digestif.
Plutôt que de fournir des réserves à long terme, Dieu impose de ramasser la manne… jour après jour. Pourquoi exige-t-il une récolte quotidienne laborieuse au lieu d’offrir un gros plein d’essence une bonne fois pour 10 000 km ?
En fait, la meilleure manière de répondre à ces questions, c’est de regarder attentivement le tableau de Hendrick de Clerck (ci-dessus).
Ici, le peintre flamand opère un parallèle génial et évident entre différentes nourritures. En effet, pour représenter la manne, il imagine littéralement… des hosties.
Autrement dit (attention ça envoie), il évoque la notion de « pain quotidien » en réunissant trois choses dans la même figure :
En bref, de Clerck propose ici une interprétation éminemment chrétienne de cet épisode de l’Ancien Testament. Pour le dire avec les mots mêmes de Jésus lors de son homélie à Capharnaüm (en Jn 6, 28-35) : la manne préfigure le don de l'Eucharistie, nourriture spirituelle de l'Église pendant son exode terrestre.

On aurait des milliers de choses à dire encore. Alors on finit avec deux recommandations :
Dernier détail pour terminer : aviez-vous remarqué les cornes ou drôles de rayons lumineux sur la tête de Moïse dans presque chacun des tableaux ?
Si vous vous demandez d'où vient cette bizarrerie et ce qu'elle signifie... on vous donne la réponse juste là — allez, bonne lecture !
Et voilàààààààà. Maintenant place au dessert final (salé et un peu terreux).

Pour conclure ce grand banquet, on vous propose de croquer un moment de poésie avec une histoire de radis. Comme une cerise sur le gâteau.
« J’entassais sur le comptoir de l’épicerie les paquets de nourriture : la petite colline des jours bénis.
Ma main s’est faite trop rude et une botte de radis a dévalé la colline, est tombée de l’autre côté du comptoir. L’épicière a ramassé les radis en s’écriant : « Les pauvres. »
Cette parole m’a ébloui autant qu’un poème. Ce mot de compassion ennoblissait les radis rougeauds, engelures de feu avec leurs fanes saignant vertes, arrachées à la terre qui les serrait dans ses bras et leur chantait ses berceuses, transportés par les diables à essence jusqu’à ce comptoir pour en tomber misérablement, déprimés.
Je suis rentré de l’épicerie, retourné de Russie. Les poèmes faisaient une colline de langage concassé. Des cristaux de silence. Un bagnard m’apprenait à regarder des radis. »
Christian Bobin (1951-2022), Un bruit de balançoire, Paris, Gallimard, 2017, p. 55

Dans la Bible, la manne est la nourriture que Dieu fait « pleuvoir » du ciel pour les Hébreux affamés dans le désert, après la sortie d’Égypte (Exode 16). Au matin, quand la rosée se lève, elle couvre le sol comme « quelque chose de fin comme des grains », « fin comme le givre ». Elle est comme de la graine de coriandre, blanche, avec le goût du gâteau au miel. Les Hébreux en mangent pendant quarante ans.
Le mot « manne » vient du récit biblique lui-même : c’est une abréviation de l’hébreu « mân-hû », qui signifie « qu’est-ce que c’est ? ». En découvrant cette nourriture inconnue au petit matin, les fils d’Israël se disent l’un à l’autre : « Qu’est-ce que cela ? », car ils ne savaient pas ce que c’était (Exode 16,15). Le nom garde la trace de leur étonnement.
La manne ne peut être ni stockée ni accumulée : elle pourrit si elle est conservée. Dieu enseigne ainsi la juste mesure : « Recueillez-en chacun selon ce qu’il peut manger » (Exode 16,16), pas plus, pas moins. En imposant une récolte jour après jour, il montre qu’il pourvoit comme il faut, qu’il est maître du temps et qu’il donne chaque jour. La manne invite à une confiance quotidienne dans la bonté divine.
Il n’y a pas de manne le septième jour parce que c’est le sabbat : « Pendant six jours, vous en ramasserez mais le septième jour, c’est sabbat et il n’y en aura pas » (Exode 16,26). Le sixième jour, il y en a le double. En interdisant la récolte du septième jour, Dieu enseigne le juste repos et invite son peuple à faire connaissance avec lui par la prière et le repos. Il annonce déjà le quatrième commandement (Exode 20,8).
Dans la lecture chrétienne, la manne préfigure l’Eucharistie. Dans « Les Israélites ramassent la manne » (1620, musée national de Varsovie), Hendrick de Clerck peint la manne sous la forme d’hosties : il réunit la manne de l’Ancien Testament, le pain que Jésus offre à ses disciples le jeudi saint et l’hostie de la messe. Jésus fait lui-même ce lien dans son discours à Capharnaüm (Jean 6,28-35).
Le Lembas, le pain des Elfes du Seigneur des Anneaux, fait penser à la manne de la Bible : Tolkien s’est inspiré des Écritures pour imaginer ce pain très nourrissant. Le Lembas permet à Frodon et Samsagace de traverser la Terre du Milieu jusqu’au Mordor ; de même, la manne permet aux Hébreux de traverser le désert et de tenir pendant quarante ans.