Le Psaume 8, un autre récit de Création ?

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Pourquoi Dieu crée-t-il l’homme en dernier ? Quel est le rapport entre Psaume 8 et Genèse 1 ? Qu’est-ce qu’un “genre littéraire” dans la Bible ?

4 min et 14 secondes
Dernière mise à jour -  
2/12/2025

De Louis Armstrong au Psaume 8

En 1967, Louis Armstrong sort un morceau qui deviendra ni plus ni moins qu’un indémodable classique : “What A Wonderful World”.

I see trees of green / Red roses too /
And I think to myself / What a wonderful world

Il parle de son émerveillement face au monde tandis qu’il contemple les arbres verts et les roses rouges (entre autres). En fait, son expérience est très proche de celle qui nous intéresse aujourd’hui… et qui est exprimée dans quelques vers du Psaume 8 !

Le texte biblique qui fait écho au récit de Création

Oui, on sait bien que c'est le même texte que cet autre article... mais on avait encore plein de trucs à dire alors un autre article ça ne mange pas de pain — et ça force à reconnaître qu'on n'aura jamais épuisé ces quelques versets !

Au passage, comme on est sympa, on vous présente une traduction différente. Cette fois, c'est l'œuvre du bibliste Marc Girard.

Au maître de chœur. Sur la Guittite. Psaume À David.

YHWH notre Seigneur, que ton nom est magnifique dans toute la terre !

Que je serve donc ta majesté par-dessus les cieux,
plus que la bouche des enfants et de ceux qui sont allaités !

Tu as établi la force à cause de tes adversaires
pour arrêter l’ennemi et celui qui se venge.

Car je vois tes cieux, œuvres de tes doigts,
la lune et les étoiles que tu as fixées.
Qu’est un homme car tu t’en souviens
et un fils d’humain car tu le visites ?

Et tu lui fais manquer de peu d’être du nombre des dieux
et de gloire et de splendeur tu le couronnes.

Tu le fais dominer parmi les œuvres de tes mains,
tu as tout mis sous ses pieds :
petit bétail et gros bestiaux, eux tous,
et même les bêtes du champ
oiseaux des cieux et poissons de la mer,
ce qui passe par les routes de la mer

YHWH notre Seigneur, que ton nom est magnifique dans toute la terre !

Psaume 8, versets 1 à 10. Traduit de l’hébreu par Marc Girard dans le cadre du programme de recherches La Bible en ses Traditions.

La création du monde, de la Genèse aux Psaumes…

Robert Delaunay (1885-1941), Formes circulaires (1930, huile sur toile, 67 x 110 cm), Musée Guggenheim, New York (États-Unis). Domaine public. Typique du cubisme orphique théorisé par Apollinaire qui le décrit comme un « langage lumineux », les tableaux de Delaunay se caractérisent par leurs éclairages et leurs répétitions de formes. Et nous, on éclaire et on répète : c'est fou, non ?

C’est reparti pour un tour

Dans un autre article, on s’est penché sur ce psaume pour montrer à quel point il déploie une immense palette d’émotions (en particulier l’étonnement, l’humilité et la gratitude envers Dieu).

Continuons d’étudier ce Psaume 8… mais cette fois pour montrer les parallèles et les échos constants au récit de Création (en Genèse 1).

Bonus : on parlera aussi de Jean d’Ormesson et de « création continue » à la fin. Rdv quelques lignes plus bas pour découvrir tout ça.

Michelangelo Buronarroti, dit Michel-Ange (1475-1564), La création d'Adam, (1511, fresque, 280 x 570 cm), plafond de la chapelle Sixtine, Musée du Vatican (Vatican). Domaine public. Avec une telle déco au plafond, pas étonnant que certains conclaves durent plusieurs jours !

Un texte blindé de références

En fait, pour un lecteur un tant soit peu familier des Écritures, tout du long de ce psaume… on devine que le Psaume 8 est truffé de références au récit de Genèse 1 !! Pas besoin d’être un cochon truffier pour faire le rapprochement… le parallèle est assez flagrant :

  • Genèse 1 : « Et Dieu dit : “Faisons l’homme en notre image comme notre ressemblance, et qu’ils dominent sur le poisson de la mer et sur l’oiseau des cieux et sur la bête domestique et sur toute la terre et sur tout reptile qui rampe sur la terre. » (Gn 1, 26)
  • Psaume 8 : « Tu le fais dominer parmi les œuvres de tes mains, tu as tout mis sous ses pieds : petit bétail et gros bestiaux, eux tous, et même les bêtes du champ, oiseaux des cieux et poissons de la mer, ce qui passe par les routes de la mer. » (Ps 8, 7-9)
Théophane le Grec (1340-1410), Saint Grégoire de Nysse (XIVe siècle, fresque), monastère d’Anapausas, Météores (Grèce). Domaine public.

« 36 15 Père de l’Église » j’écoute

Dans le premier récit de création (Gn 1), l’être humain est créé en dernier, une fois accompli tout le reste de la création. On peut interpréter cela comme la marque de l'extrême soin que Dieu porte à la création de l'Homme.

Immense théologien et Père de l’Église du IVe siècle, l’ami Grégoie de Nysse dit ça mieux que personne, dans une métaphore filée à faire pâlir les plus fins artisans tisserands :

« Voilà pourquoi l’homme est amené le dernier dans la création : non qu’il soit relégué avec mépris au dernier rang, mais parce que dès sa naissance, il convenait qu’il fût roi de son domaine. Un bon maître de maison n’introduit son invité qu’après les préparatifs du repas, lorsqu’il a tout rangé comme il faut et décoré maison, literie et table ; alors, le dîner prêt, il fait asseoir son convive. »

Grégoire de Nysse (335-395), La création de l’homme, chapitre XVII, trad. Jean Laplace, Paris, Cerf, SC, 2002, p. 91

Si on résume :  

  • d’abord, Dieu crée le temps, la lumière, le soleil et les étoiles (etc),
  • puis il confectionne un magnifique jardin habité d’une foule de créatures et d’animaux variés…
  • enfin, dans un dernier temps, il place dans ce jardin la créature qui est au sommet de sa création — et qui, elle seule, est créée « à son image et selon sa ressemblance » (Gn 1, 26) : l’être humain (homme et femme).
Jérôme Bosch (1450-1516), Le Jardin des délices (vers 1490-1510, huile sur panneaux de chêne, 220 x 389 cm), Museo del Prado, Madrid (Espagne). Domaine public.

La grosse différence

Bon, il est clair que le Psaume 8 reprend la trame narrative du récit de Création (en faisant explicitement référence aux mêmes choses : les cieux, la lune, les étoiles, les animaux de la mer, les animaux du ciel, les animaux de la terre et enfin l’être humain)... Mais au petit jeu des 7 différences, il y a surtout un élément central qui distingue ces deux textes :

  • Genèse 1 raconte théologiquement la création du monde, sur le mode du récit au passé. Le narrateur parle de Dieu à la troisième personne et retrace l’histoire en utilisant des symboles (car oui, spoil, ce texte est un poème et non pas un traité de science fondamentale sur la théorie du Big Bang ou l’origine de l’univers).
  • Le Psaume 8 évoque lui aussi la création, mais sur le mode de la prière au présent. Le psalmiste s’adresse personnellement à Dieu et lui parle à la deuxième personne du singulier (en gros, il dit « tu » à Dieu… et ce petit détail montre donc qu'il y a une relation qui lie Dieu et le psalmiste).

Finalement, ces deux textes sont extraordinairement complémentaires. Ils permettent d’évoquer le mystère de la création de deux manières particulières (et donc selon deux genres littéraires différents).

  • Le narrateur de Gn 1 raconte l’histoire de manière objective (pour affirmer, comme un croyant, que c’est Dieu qui crée le monde et qui crée toute chose) ;
  • Le psalmiste (Ps 8) chante la louange de Dieu à partir de sa situation personnelle (ici, il constate de ses yeux la beauté du monde créé et s’en émerveille).

Maintenant qu’on a dit ça, rebelote, allons encore plus loin.

Vance Kirkland (1904-1981), The Energy of Explosions Twenty‑Four Billion Years B.C. (1978, huile et eau sur lin, 165 x 140 cm), Collection du Kirkland Museum of Fine & Decorative Art, Denver (États-Unis).

Si proche et si loin à la fois

Pour terminer, attaquons un dernier os pour nous faire les dents sans les casser.

Tout au long de ce psaume, on peut relever une description apparemment contradictoire. En effet, au sein d’un même verset, on lit (Ps 8, 6) :

  • « tu l’as fait de peu inférieur à un dieu… » (mouvement d’abaissement) : l’homme est remis à sa place — il n’est pas Dieu.
  • « …et de gloire et d’honneur tu le couronnes » (mouvement d’élévation) : l’homme est une créature parmi d’autres, certes, mais pas n’importe laquelle.

Le psalmiste présente ainsi la situation complexe dans laquelle se trouve l’humanité... tiraillée entre extrême petitesse et extrême dignité.

Autrement dit (attention ça envoie) : le psalmiste rappelle l'absolue transcendance de Dieu par rapport au cosmos, mais il rappelle dans le même temps que Dieu a confié la gérance du monde à l'homme (ce qui est à la fois une marque de confiance, de dignité… et de responsabilité).

Bref, pas Dieu, créatures parmi d’autres, mais « couronnés » de gloire et gérants qui ont la confiance du Patron… voilà la situation de nous autres humains. Tout en ligne de crête.

Regard bleu perçant et visage malicieux, joueur ou sage, la houpette soignée et l'élégance indémodable, voici Jean d'Ormesson. À vous le micro pour le mot de la fin Monsieur !

Le mot de la fin ✍️

Si vous êtes encore là, c’est que vous avez envie d’en découdre et de lire jusqu’au bout. Alors attachez-vos ceintures, on continue ! Pour les croyants, avec la création, Dieu n’abandonne pas sa créature à elle-même. Autrement dit, il ne lui donne pas seulement d’être et d’exister… Bien plus, il la maintient à chaque instant dans l’être, lui donne d’agir et la porte à son terme. Tout ceci, en théologie chrétienne, on appelle ça « la création continuée ». Et c’est aussi ce que dit Jean d’Ormesson, à sa manière, dans l’extrait qui suit :

« Disons-le d’un mot : Dieu n’a pas créé un état permanent, une situation stable, un système bloqué sur lui-même : il a créé une histoire. Dieu, en créant l’univers, s’est interdit lui-même à la façon du joueur qui se ferme volontairement les portes du casino. Il s’est rendu inutile à la marche du monde. Au moins apparemment, puisque l’espace, le temps, la nécessité n’en finissent jamais, mais en secret, d’être soutenus par lui. »

Jean d’Ormesson (1925-2017), Comme un chant d’espérance, Paris, Gallimard, 2015

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Questions Fréquentes

Quel est le lien entre le Psaume 8 et “What A Wonderful World” de Louis Armstrong ?

Dans What A Wonderful World, Louis Armstrong s’émerveille devant la beauté du monde : les arbres, les roses, tout ce qui l’entoure. Cet émerveillement rejoint celui du Psaume 8, où le psalmiste contemple « les cieux, œuvres de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as fixées » et s’étonne de la place de l’être humain dans ce monde magnifique.

Quel lien le Psaume 8 entretient-il avec le récit de création de la Genèse ?

Le Psaume 8 est truffé d’échos à Genèse 1. On retrouve les mêmes éléments :

  • les cieux,
  • la lune et les étoiles,
  • les animaux de la mer, du ciel et de la terre,
  • puis l’être humain qui domine sur l’ensemble de la création.

Genèse 1 dit : « qu’ils dominent sur le poisson de la mer et sur l’oiseau des cieux… » (Gn 1,26) ;
le Psaume 8 reprend : « tu as tout mis sous ses pieds : (…) oiseaux des cieux et poissons de la mer, ce qui passe par les routes de la mer » (Ps 8, 7-9).

En quoi Genèse 1 et le Psaume 8 sont-ils complémentaires ?

Les deux textes parlent de la création, mais avec deux points de vue différents :

  • Genèse 1 raconte au passé : c’est un récit, à la troisième personne, qui affirme que Dieu crée le monde.
  • Le Psaume 8 parle au présent : c’est une prière, à la deuxième personne, où le psalmiste dit « tu » à Dieu et s’émerveille devant ce qu’il voit.

L’un raconte l’œuvre de Dieu, l’autre en tire une louange. Même sujet, deux genres littéraires et deux manières de parler de la création.

Que veut dire « tu l’as fait de peu inférieur à un dieu… et de gloire et de splendeur tu le couronnes » ?

Ce verset décrit la situation paradoxale de l’être humain :

  • d’un côté, il est remis à sa place : il n’est pas Dieu, il est « de peu inférieur ».
  • de l’autre, il est couronné de gloire et de splendeur : Dieu lui confie la gérance de la création et met « tout sous ses pieds ».

Le psaume tient ensemble l’extrême petitesse de l’homme devant l’univers et l’extrême dignité que Dieu lui donne.

Qu’est-ce que la “création continuée” ?

Pour les croyants, Dieu ne se contente pas de créer le monde une fois pour toutes puis de s’en désintéresser. Il soutient la création à chaque instant, il la maintient dans l’être et la conduit à son terme : c’est ce qu’on appelle la « création continuée ».

Jean d’Ormesson le formule ainsi : Dieu n’a pas créé « un système bloqué sur lui-même », mais une histoire, dont il soutient en secret l’espace, le temps et la nécessité.

Que nous apprend le Psaume 8 sur la place de l’homme dans l’univers ?

Le Psaume 8 montre un humain à la fois minuscule et chargé de responsabilités :

  • minuscule, parce que face aux cieux, à la lune, aux étoiles, il se demande : « Qu’est un homme pour que tu t’en souviennes ? »
  • mais aussi grand, car Dieu lui confie la création : « tu as tout mis sous ses pieds ».

L’être humain n’est pas Dieu, mais il est couronné et responsable du monde qui lui est confié.

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