Analyse du tableau « Caïn » de Fernand Cormon (1880, musée d’Orsay) : l’exil de Caïn dans la Genèse et le poème « La Conscience » de Victor Hugo.

Un groupe d’une quinzaine de personnes, pieds nus. Ils marchent tous dans la même direction et s’en vont vers la droite, guidés par un vieil homme en tête de cortège dont la main gauche trace comme une flèche.
Le décor est très sobre et s’articule autour de deux couleurs :
Il est presque impossible de situer géographiquement la scène : aucun élément ne se détache, si ce n’est le désert de sable et de poussière, terne et inhospitalier. À l’arrière-plan, sur la droite, on distingue vaguement une barre rocheuse, au loin.
D’intuition, on peut rattacher cette scène à l’époque préhistorique : les vêtements en peaux de bête, les silex accrochés aux hanches des deux personnages à l’avant, les chevelures hirsutes, un brancard sans roue et deux chiens-loups qui ferment la marche.

Euh… un mélange de désolation, de tourment, de souffrance et de tristesse. En effet, presque tous les personnages ont la tête basse, le regard sombre, la mine défaite. Surtout, personne ne parle. Tous ont la bouche fermée.
On peut interpréter cette scène comme une marche silencieuse et pesante. Est-ce une marche funèbre ? Un exil forcé ? Un convoi en fuite, harassé par les kilomètres ?

On continue le jeu de la devinette sans vous donner le titre de l'œuvre. Pour vous aider un peu, donnons quelques indices.
Premier indice : niveau zéro. Étant donné que notre ligne édito est centrée sur le lien intime et lumineux entre les Écritures et notre culture… si on a retenu ce tableau, c’est qu’il s’agit sans doute de la représentation d’un épisode inspiré de la Bible. Bien joué, Sherlock.
Deuxième indice : pour faire avancer le schmilblick. Il s’agit d’une scène de l’Ancien Testament, et plus spécialement du Livre de la Genèse. Le peintre a pris le parti de supprimer tous les indices évidents. Résultat : une sorte de scène « historique », laïque et universelle (on y reviendra).
Troisième indice : allez, on lève le voile. En fait, tous les éléments traditionnels du personnage-clé sont absents. D’habitude, on représente plutôt :

Fernand Cormon (1845-1924), Caïn (1880, huile sur toile, 400 x 700 cm), musée d’Orsay, Paris (France). Domaine public.
Voilà la ref exacte et le titre de l'œuvre que vous venez d’apprendre à regarder.
Pour achever ce petit jeu et avant de lire l’extrait biblique correspondant, on vous propose de contempler trois autres œuvres qui s’inspirent du même thème et de la même scène… pour mieux relever la spécificité de l'œuvre de Cormon (au Nord, c’étaient les Cormon).



Et maintenant place au texte.
Pourquoi le tableau de Cormon est-il griffé du titre « Caïn » ?
L'histoire est racontée dans le Livre de la Genèse, juste après le meurtre d’Abel…
Et YHWH dit :
— Qu’as-tu fait ? La voix des sangs de ton frère crie vers moi depuis le sol ! Et maintenant, tu es maudit du sol qui a ouvert sa bouche pour recevoir le sang de ton frère de ta main : quand tu travailleras le sol, il n’apportera plus sa force pour te la donner. Tu seras fugitif et errant sur la terre !
Et Caïn dit à YHWH :
— Ma peine est trop grande à porter. Voici, tu me chasses aujourd’hui des faces du sol et je serai caché de tes faces. Je serai fugitif et errant sur la terre, et quiconque me trouve me tuera.
Et YHWH lui dit :
— Si quelqu’un tue Caïn, il sera vengé sept fois.
Et YHWH mit à Caïn un signe afin que quiconque le trouverait ne le tuât pas.
Et Caïn sortit de devant les faces de YHWH et il habita sur la terre, errant, devant Éden.
Et Caïn connut sa femme qui conçut et enfanta Hénok.

La peinture de Fernand Cormon est très originale… parce qu’elle ne représente pas l’instant du fratricide.
Elle représente le renvoi de Caïn par Dieu, condamné à errer sur la terre à la manière d’un vagabond.
On peut désormais se risquer à cette interprétation : la personne en tête de cortège, c’est Caïn. La troupe qui le suit, c’est sa famille (sa femme, ses enfants, peut-être ses petits-enfants et quelques cousins). Le texte biblique raconte en effet que Caïn épouse une femme et qu’ils ont un fils nommé Hénok, lui-même père d'Irad.
Revenons maintenant à une info lâchée au vol, un peu plus tôt.
Ici, Fernand Cormon « historicise » l’histoire de Caïn. En effet, il choisit de « situer » cette scène dans le cadre général de la préhistoire, comme si elle avait historiquement eu lieu. À ce titre, Cormon est largement influencé par les théories de Darwin (qui lui sont exactement contemporaines). D’ailleurs, les personnages sont peints d'après des modèles vivants avec une rigueur anatomique quasi scientifique.
En fait, cette œuvre n’a pas de visée religieuse. Ce n’est pas une peinture destinée à orner une église et à élever l’âme des fidèles. Non. C’est une représentation artistique qui se saisit d’un récit biblique pour l’inscrire dans le cadre plus vaste d’une réflexion anthropologique : à quoi ressemblait le quotidien d’un homme ou d’une femme du Paléolithique ? Comment représenter la vie nomade de cette ère si lointaine, au tout début de l’histoire de l’humanité ?
Finalement, la référence biblique est utilisée et retravaillée… en la privant de ses attributs « religieux » traditionnels. Pourquoi ? Eh bien parce que Cormon ne s’appuie pas tant sur le texte biblique que sur un autre texte qui en découle…
Indice 👇

Trêve de mystère : le tableau de Fernand Cormon s'inspire d'un poème de Victor Hugo lui-même inspiré de la Bible. Comme un effet domino.
En effet, le tableau Caïn que nous avons analysé aujourd'hui a été présenté par Cormon au Salon de 1880 à Paris… comme l’illustration des tout premiers vers de « La Conscience » de Victor Hugo, poème lui-même inspiré de la Genèse.
Il y a pourtant une différence notable : chez Hugo, l’œil de la conscience traque Caïn jusque dans la tombe. Dans la Genèse, au contraire, Dieu met un signe sur Caïn pour le protéger.
Maintenant qu'on a dit tout ça, on vous laisse lire le poème en question... et relire la Genèse et re-contempler l'œuvre de Cormon à nouveaux frais.
🤯
Pour conclure, voilà la dernière pièce du puzzle — et sans doute la plus centrale : ledit poème de Victor Hugo.
Lorsqu’avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva
Au bas d'une montagne en une grande plaine ;
Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine
Lui dirent : « Couchons-nous sur la terre et dormons. »
Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres,
Il vit un œil, tout grand ouvert dans les ténèbres,
Et qui le regardait dans l'ombre fixement.
« Je suis trop près », dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,
Sans repos, sans sommeil ; il atteignit la grève
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
« Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. »
Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes
L'œil à la même place au fond de l'horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson.
« Cachez-moi ! » cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,
Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche. [...]
Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.
Et Caïn dit : « Cet œil me regarde toujours ! » [...]
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. »
Quand ils eurent fini de clore et de murer,
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre ;
Et lui restait lugubre et hagard. « Ô mon père !
L'œil a-t-il disparu ? » dit en tremblant Tsilla.
Et Caïn répondit : « Non, il est toujours là. »
Alors il dit : « Je veux habiter sous la terre
Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. »
On fit donc une fosse, et Caïn dit : « C'est bien ! »
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,
L'œil était dans la tombe et regardait Caïn.
Victor Hugo (1802-1885), La Légende des siècles (1859), « La Conscience »

Le tableau « Caïn » de Fernand Cormon (1880, musée d’Orsay) représente Caïn chassé par Dieu après le meurtre d’Abel, et non le meurtre lui-même. Caïn marche en tête de sa famille à travers un désert aride : Dieu l’a condamné à être « fugitif et errant sur la terre » (Genèse 4,12). Cormon donne à la scène l’allure d’une migration préhistorique : peaux de bête, silex, brancard sans roue, chiens-loups.
Le tableau « Caïn » de Fernand Cormon est conservé au musée d’Orsay, à Paris. Cette huile sur toile monumentale, peinte en 1880, mesure 400 x 700 cm. Cormon l’a présentée au Salon de 1880, à Paris, comme l’illustration des premiers vers du poème « La Conscience » de Victor Hugo.
Fernand Cormon peint Caïn en homme préhistorique parce qu’il « historicise » le récit biblique : il le situe au Paléolithique, comme si la scène avait réellement eu lieu. Influencé par les théories de Darwin, qui lui sont contemporaines, il peint ses personnages d’après des modèles vivants, avec une rigueur anatomique quasi scientifique. Le tableau n’a pas de visée religieuse : il se sert du récit de la Genèse pour imaginer la vie nomade des premiers hommes.
Le tableau « Caïn » de Fernand Cormon illustre le poème « La Conscience » de Victor Hugo. Au Salon de 1880, Cormon le présente comme l’illustration des premiers vers du poème, publié dans La Légende des siècles (1859) : « Lorsqu’avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes, / Échevelé, livide au milieu des tempêtes, / Caïn se fut enfui de devant Jéhovah… ». Le poème étant lui-même inspiré de la Genèse, le tableau s’inspire de la Bible par l’intermédiaire de Victor Hugo.
Le signe de Caïn est une marque de protection, et non d’infamie. Dans la Genèse, après le meurtre d’Abel, Caïn craint d’être tué à son tour. Dieu répond : « Si quelqu’un tue Caïn, il sera vengé sept fois », et « YHWH mit à Caïn un signe afin que quiconque le trouverait ne le tuât pas » (Genèse 4,15). C’est une différence importante avec le poème « La Conscience » de Victor Hugo, où l’œil de la conscience poursuit Caïn jusque dans la tombe.
Dans « La Conscience » (La Légende des siècles, 1859), Victor Hugo raconte la fuite de Caïn après le meurtre d’Abel. Avec sa femme et ses enfants, Caïn s’enfuit « de devant Jéhovah », mais un œil le regarde toujours au fond du ciel. Les siens lui bâtissent un mur de bronze, une tour de pierre, puis une fosse sous la terre : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. » Le poème s’inspire de la Genèse, avec une différence de taille : dans la Bible, Dieu met un signe sur Caïn pour le protéger.