Forgeron, charpentier, artisan, combien de casquettes Joseph et Jésus cumulaient-ils ? Que faisait Jésus entre 12 et 30 ans ?
Aujourd’hui on commence avec bon vieux rap celtique des années 2000.
Dans le mythique morceau La Tribu de Dana, les musiciens du groupe Manau chantent : « Hakim le fils du forgeron est venu me chercher »...
Jusque-là, aucun rapport avec la Bible. Sauf que cette petite ritournelle nous a tellement marqué qu’elle est à l’origine de la question centrale de notre éclairage : Joseph, le père adoptif de Jésus, était-il forgeron ?
Alors oui, on sait, la tradition chrétienne dit bien que Joseph est « charpentier » et non pas « forgeron »… mais la chanson de La Tribu de Dana a le mérite de nous inviter à re-poser la question — parce que ce n’est pas si évident que ça !
Cet épisode de l’évangile de Matthieu raconte l’étonnement des habitants de la région de Nazareth en écoutant et en voyant Jésus parler et agir avec autorité.
Arrivant dans sa patrie, Jésus enseignait les gens dans leur synagogue, de telle sorte qu’ils étaient frappés d’étonnement et disaient :
— D’où lui viennent cette sagesse et les miracles ? Celui-ci n’est-il pas le fils du charpentier ? [...]
Et ils se scandalisaient à son sujet. Mais Jésus leur dit :
— Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison.
Et il ne fit pas là beaucoup de miracles à cause de leur incrédulité.

Aujourd’hui on va parler du boulot de Jojo dans son établis ou sur les chantiers autour de Nazareth.
« Arrivant dans sa patrie, Jésus enseignait les gens dans leur synagogue, de telle sorte qu’ils étaient frappés d’étonnement et disaient : "Celui-ci n’est-il pas le fils du charpentier ?" » (Mt 13, 54-55)
La plupart des traductions françaises emploient ici le mot « charpentier » pour désigner le métier de Joseph. Mais l’évangile est écrit en grec, et il n’est pas inutile d’y faire un tour... car le terme d’origine n’a pas un sens aussi spécifique.
En effet, la signification du terme tektôn (τέκτων) ne se contente pas de désigner un travailleur du bois.
En fait, le terme grec tektôn est dérivé du terme teknè, que l’on traduit souvent par « artisanat » ou encore « fabrication ». Autrement dit, le terme tektôn désigne donc aussi bien :
Bref, la tradition chrétienne a popularisé la traduction « charpentier » et les artistes et peintures ont largement participé à « forger » cette image, comme en témoigne les magnifiques tableaux de Georges de La Tour (ci-dessus) et Gerard van Honthorst (ci-dessous)… Mais il s’agit finalement d’une traduction assez réductrice.

Historiquement, le métier de bâtisseur, quel que soit son objet (le bois, la pierre ou le métal) correspond bien à la réalité économique et géographique de l’époque.
En effet, au premier siècle, en Galilée, la grande ville attractive et dynamique n’était pas Nazareth (très modeste village), mais Sepphoris. Pour plus de détails, on vous invite à lire notre article : « Enquête sur Nazareth de Galilée, le village de Jésus ».
En l'occurrence, le site archéologique de Sepphoris atteste effectivement de sa grandeur et de son importance stratégique et économique aux premiers siècles de notre ère. Autrement dit, il est fort probable que Joseph ait été artisan ou ouvrier, habitant à Nazareth et travaillant à Sepphoris — car la distance qui relie une ville à l’autre est d’environ 10 kilomètres.
Comme bon nombre de gens qui habitent en petite et grande couronne et s’en vont travailler dans la grande ville la plus proche, Joseph faisait peut-être chaque jour une sorte de « migration pendulaire » (coucou les cours de géographie au lycée).
Selon la tradition rabbinique, un père a le devoir d'enseigner un métier à son fils. Autrement dit : les gens de la région ne s’indignent pas parce que Jésus est artisan, mais parce qu’il réalise une kyrielle de miracles — alors qu’il est un simple artisan…
« Arrivant dans sa patrie, Jésus enseignait les gens dans leur synagogue, de telle sorte qu’ils étaient frappés d’étonnement et disaient : "D’où lui viennent cette sagesse et les miracles ? Celui-ci n’est-il pas le fils du charpentier ?" » (Mt 13, 54-55)
À l’époque, la bourgade de Nazareth comptait entre 500 habitants et 2 000 habitants graaaaand maximum. Donc tout le monde se connaissait.
D’où leur réflexe et leur interrogation : qui est cet homme qui a taillé le bois ou la pierre avec son père Joseph ? Est-ce bien cet homme que nous avons côtoyé de près ou de loin ces dernières années ? Comment peut-il faire de tels miracles ?
En fait, toutes ces questions signalent l'étonnement des habitants de Nazareth et alentours. Et encore aujourd'hui, les évangiles amènent les lecteurs à poser cette question : qui est cet homme ? Qui est-il, ce « Jésus » dont on parle et dont on raconte les guérisons, les paraboles, les miracles... mais aussi et surtout dont on raconte la mort... et la « résurrection » ?
Au passage (bis), moment culture bonus, notez que l’expression populaire « nul n’est prophète en son pays » vient donc de ce passage de l’évangile.
« Et ils se scandalisaient à son sujet. Mais Jésus leur dit : "Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie et dans sa maison." » (Mt 13, 57)

Avant de conclure, faisons un pas supplémentaire dans l’interprétation. Théologien du IVe siècle, Hilaire de Poitiers (315-367) tisse la métaphore pour notre plus grand régal :
« Il est vrai que Jésus était le fils de l’artisan, lui qui dompte le fer par la flamme, anéantit au feu du jugement toute puissance de ce monde et donne une forme à une masse en vue d’œuvrer en tout à l’intérêt de l’homme. »
Saint Hilaire de Poitiers (315-367), Commentaires sur l’évangile de Matthieu(14,1), Sources Chrétiennes, Paris, Cerf, 1978.
Pour Hilaire de Poitiers, Jésus est donc forgeron !
D'autres Pères de l’Église ont, quant à eux, pensé que le métier de Jésus était lié à la charpenterie. Autrement dit : Jésus, Dieu-fait-homme, apprend le métier d’artisan et travaille le bois. Cette image a été copieusement interprétée par la tradition chrétienne. En effet :
Symboliquement, cette interprétation voit dans le travail de Jésus une préfiguration de son obéissance — « obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 8) comme dit Paul : le bois que Jésus porte lui-même tout au long de son chemin de croix... est en quelque sorte le bois qu'il travaille dès son enfance à l'atelier avec son père Joseph. Autrement dit : sa Passion prend germe dès les premiers instants de sa vie.

Pour conclure, savourons les quelques mots de l’écrivain et résistant Jacques Lusseyran qui compare son métier de professeur de français à une grande chanson entonnée comme un forgeron en plein travail :
« Je donne des explications, je transmets des connaissances, j’analyse (oh, l’horrible mot !), parfois je fais aimer la langue française. Mais, avant tout, je chante : je suis tout semblable au forgeron qui chante au-dessus de sa forge. »
Jacques Lusseyran (1924-1971), Le monde commence aujourd’hui, Paris, Gallimard, 1959, p. 14
