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D’où vient l’expression « rien de nouveau sous le soleil » ?

Quelle est l’origine de l’expression « rien de nouveau sous le soleil » ? En quoi Nietzsche est-il héritier de Qohélet ? Qu’est-ce que « l’éternel retour » ?

03 minutes et 05 secondes avec Michel Sardou, Friedrich Nietzsche, Shakespeare et le Livre de Qohélet
Dernière mise à jour -  
4/10/2022

Quand Sardou chante qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil

Chers lectrices et lecteurs, vous êtes tout simplement incroyables ! On vous explique : il y a quelques mois, on a reçu un mail de Marc, assidu lecteur de nos newsletters. Et, le plus spontanément du monde, il nous signalait une idée de pépite pour un prochain numéro ! 

Alors on met directement un extrait de ce mail mythique de Marc et on le remercie encore publiquement !

« J’étais en voiture à écouter Nostalgie sur une heure de petite écoute, quand je suis tombé sur une chanson de Michel Sardou intitulée "C’est toujours la même eau qui coule". À mon sens, cette chanson est inspirée de versets de l’Ecclésiaste (Qo 1,7-10). Au cas où vous manquiez d’une pépite un jour… »

Allez, on revient aujourd'hui sur ce passage biblique de l’Ancien Testament et on en livre un petit éclairage !

Le texte biblique qui est à l’origine de l’expression « rien de nouveau sous le soleil »

Le Livre de Qohélet est un livre de l’Ancien Testament. Il a un autre nom : l'Écclésiaste, mais c'est la même chose ! Il prend place au sein de ce que l’on appelle « les écrits de sagesse » de la Bible.

Tous les torrents vont à la mer, mais la mer n’est pas remplie
vers le lieu d’où vont les torrents, là ils recommencent à aller. 

Ce qui a été, c’est ce qui sera,
ce qui a été fait, c’est ce qui se fera 
et il n’y a rien du tout de nouveau sous le soleil !

S’il y a une chose dont on dit :
— Vois cela, c’est nouveau ! 

Déjà cela a été dans les siècles qui nous ont précédés. 

Ancien Testament, Livre de Qohélet, dit L’Ecclésiaste, chapitre 1, versets 7 à 10. Traduit de l’hébreu par les équipes du programme de recherches La Bible En Ses Traditions.

« Rien de nouveau sous le soleil » : l’expression biblique devenue expression populaire

David Bailly (1584-1657), Vanité au portrait (1651, huile sur toile, 65 x 97,5 cm), musée De Lakenhal, Leyde (Pays-Bas). Domaine public. 
On peut justement remarquer, en bas à droite du tableau, la citation de Qohélet : Vanité des vanités, tout est vanité. Et plus encore, le terme latin vanitas traduit l'expression hébraïque Hevel Hevelim qui peut se traduire par vapeur ou nuage. Et que voit-on au centre du tableau ? Deux bulles !

Une expression populaire issue de la Bible

Si vous vous demandez d’où vient l’expression « Rien de nouveau sous le soleil », vous venez d’avoir votre réponse en lisant cet extrait du Livre de Qohélet : cette expression vient de la Bible, dans l’Ancien Testament. 

Elle exprime un constat un peu terne et froid, qui a également traversé toute l’histoire de la philosophie : l'histoire se répète, il n’y a rien de neuf.

Aussi, aujourd’hui, on retrace rapidement pour vous l’histoire de la philosophie inspirée par ce passage. Et on en tire une conclusion inattendue.

Paul Cézanne (1839-1906), Nature morte au crâne (vers 1895, huile sur toile, 54 x 65 cm), Fondation Barnes, Philadelphie (Etats-Unis). Domaine public.

« Rien de nouveau sous le soleil » : une expression biblique ou une maxime de philosophie grecque ?

Le passage de Qohélet dit que rien ne change, que tout est pareil depuis toujours. Ce morceau de sagesse biblique résonne ainsi de façon inverse aux sentences d’Héraclite d’Éphèse, philosophe grec du VIe siècle avant Jésus-Christ. Voici la célèbre formule d’Héraclite

« Tout passe, tout coule, on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve »

Cette pensée du changement se retrouve également dans la philosophie stoïcienne de l'empereur Marc-Aurèle, au IIe siècle après Jésus-Christ. Il dit ainsi : 

« Raisin vert, raisin mûr, raisin sec, tout est changement, non pour ne plus être, mais pour devenir ce qui n'est pas encore. »
Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, Livre X – article XXXV.
Friedrich Nietzsche (1844-1900) et son inimitable moustache. D'où notre question : comment faisait-il pour manger sa soupe ?

De Qohélet à Nietzsche : la pensée de l’éternel retour

La formule « il n’y a rien du tout de nouveau sous le soleil » fait partie des incontestables indices des affinités qohélétiennes avec la philosophie grecque, et même avec les conceptions nietzschéennes de l’éternel retour.

Une fois n’est pas coutume, on va ici remonter d’aval en amont. Autrement dit : on cherche à mieux approcher le sens des Écritures à partir de l’histoire de leur réception. Et comme on vient de le montrer, l'intuition de Qohélet trouve nombre de parallèles dans l'antiquité. Il a aussi largement inspiré les philosophes postérieurs. 

Voici donc ce qu’écrit Nietzsche sur l’éternel retour (*le texte est long mais il est magnifique, et on peut bien lire un peu de philosophie dans le texte, de temps en temps) :

« Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : "Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l'as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! Il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre - et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau - et toi avec lui, poussière des poussières !" - Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi ? Ou bien as-tu déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : "Tu es un dieu, et jamais je n’ai entendu chose plus divine !" Si cette pensée prenait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait peut-être, mais peut-être t’anéantirait-elle aussi ; la question "veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois ?", cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d’un poids formidable ! Ou alors combien il te faudrait aimer la vie, que tu t’aimes toi-même pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! ».
Friedrich Nietzsche (1844-1900), Le Gai savoir, Aphorisme 341, "Le poids formidable" ; Paris : éd. GF, 2008.

Le concept nietzschéen de l​'éternel retour se fonde sur l’idée que revivre sans fin ce qui a déjà été vécu est une manière d’évaluer sa vie

En effet, si ce qui est vécu est amené à être vécu de nouveau, alors chacun est amené à désirer une vie dense, digne d’être revécue pour l’éternité.

Giovanni Martinelli (1600-1659), La mort vient à la table du banquet - Memento Mori (1635, huile sur toile, 120 x 174 cm), musée d'Art de La Nouvelle-Orléans (Etats-Unis). Domaine public.
Notons le sablier dans la main du squelette, à la droite du tableau. Ce même sablier est d'ailleurs également présent sur le premier tableau de Vanité que nous avons présenté plus haut, peint par David Bailly.

Que retenir de tout cela ?

Finalement, l’adage de Qohélet et la pensée de Nietzsche insistent d’abord, en creux, sur la nécessité de s’attacher à une vie digne d’être re-vécue. Et ce n’est pas complètement fou, comme grille de lecture pour mieux guider les choix de sa vie présente…

Matthias Laurenz Gräff (1984-...), Images de la vie (2017, huile sur toile, 30 x 90 cm) © Matthias Laurenz Gräff (artiste contemporain).

Le mot de la fin

Si rien n'est neuf selon Qohélet, il n’y a pas de motif de désespoir non plus. Car l'être aimé n'en est pas moins miraculeux, comme l’exprime Shakespeare dans ce poème :

Est-il vrai qu'il n'est rien de neuf ? Que tout
A déjà existé ? Bien naïf notre esprit
Qui s'échine à créer mais pour ne mettre au monde
Qu'une seconde fois l'enfant d'autres époques !
Ah, si le souvenir, retraversant cinq cents
Soleils antérieurs, me montrait ton image
Dans quelqu'un des vieux livres où la pensée
Commença d'être dite avec des lettres !
Je découvrirais là ce qu'a pu dire
De l'harmonie miraculeuse de ton corps
Le monde ancien. Valait-il plus, ou moins ?
Ou les âges s'égrènent-ils sans que rien ne change ?
Ah, les beaux esprits de ces temps révolus, 
Vous admiriez des êtres de moindre lustre !

William Shakespeare (1564-1616), Sonnets (Poésie 437), trad. Yves Bonnefoy. Paris : Gallimard, 2007, p. 207

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