Saint Jérôme écrivant du Caravage, la Vulgate et Philippe face à l'eunuque éthiopien (Actes 8) : pourquoi on ne peint pas saint Jérôme sans son livre.
Commandeur, Bosch, Kerviel et Boateng... Aujourd’hui on va parler de Jérôme.

Voici l'os que nous allons ronger (ci-dessus), peint par Le Caravage à l’aube du chatoyant XVIIe siècle.
Le sujet semble assez évident : saint Jérôme, c’est le vieux barbu du tableau.
Et pourtant, regardez bien.

Jérôme, le principal concerné, est relégué au fond à droite : cheveux blancs, torse nu tout maigre, presque avalé par l’obscurité…
Au centre du tableau, un énorme livre grand ouvert lui vole la vedette. Curieuse manière de faire le portrait de quelqu’un.
Alors, pourquoi ce livre est-il placé pile au milieu ? Et surtout : qui est donc ce Jérôme pour qu’on ne puisse manifestement pas le peindre sans sa bibliothèque portative ?
Pour comprendre la relation entre saint Jérôme et ce mystérieux gros bouquin, on vous propose un petit pas de côté… avec une brève scène racontée dans les Actes des Apôtres.
Voici qu'un homme d'Éthiopie, un eunuque, jouissant d'une grande autorité auprès de Candace, reine des Éthiopiens, et chargé de tous ses trésors, était venu à Jérusalem pour adorer.
Il s’en retournait assis sur son char et lisait le prophète Isaïe.
Or, l’Esprit dit à Philippe :
— Approche et tiens-toi près de ce char.
Et Philippe, ayant accouru, l’entendit qui lisait le prophète Isaïe et dit :
— Comprends-tu bien ce que tu lis ?
Et il dit :
— Et comment le pourrais-je, si personne ne me guide ?
Et il pria Philippe de monter s’asseoir avec lui.
Or, le passage de l’Écriture qu’il lisait était celui-ci : « Comme une brebis il a été conduit à la boucherie et comme un agneau muet devant celui qui le tond, ainsi il n’ouvre pas sa bouche. [...] »
Répondant à Philippe, l’eunuque dit :
— Je te prie, de qui le prophète dit-il cela ? De lui-même ou d’un autre ?
Alors Philippe, ayant ouvert la bouche et commencé par ce passage, lui annonça la bonne nouvelle de Jésus.

À première vue, vous vous demandez sûrement pourquoi on vous propose ce texte.
En résumé, Philippe, c’est vous quand vous rentrez un soir en RER B et que vous remarquez votre livre préféré dans les mains de votre voisin. Mettons Fondation, d’Isaac Asimov — un grand classique, mais pas la lecture la plus limpide.
Un peu curieux, vous vous demandez si votre voisin comprend ce qu’il lit. Ce à quoi, votre voisin vous répond texto :
« Et comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? » (Ac 8, 31)
Bien vu. 1-0 pour votre voisin.
Comme votre voisin, l’eunuque sait lire. Autrement dit, il ne bute pas sur les mots d’Isaïe : il bute sur leur sens. Et sur une question en particulier : qui est celui que le prophète compare à une brebis menée à l'abattoir ?
Alors « poussé par l’Esprit », Philippe lui vient en aide, et l’aide à interpréter ce qu’il lit. Philippe lui donne alors une maxi clé de lecture : cette brebis, c'est Jésus crucifié et ressuscité.
Dans le jargon, on appelle ce joker la « clé christologique des Écritures », c'est-à-dire le fait que le sous-texte de la Bible, en particulier l'Ancien Testament, ce vers qui elle flèche... n'est autre que Jésus-Christ.
On va en avoir besoin dans environ trois minutes.
On vous laisse découvrir plus en détail Isaïe 53 ici et Actes 8 là. Et nous on continue.

Quel est le rapport entre Jérôme et le petit passage qu'on vous a fait lire sans scrupule ?
Réponse : saint Jérôme, c'est le Philippe de son époque.
On vous explique.
Presque 350 ans séparent Jérôme et Philippe. Et les nouveaux lecteurs de la Bible sont confrontés à un nouveau problème : ils ne lisent ni l'hébreu, ni le grec dans lesquels sont respectivement écrits l'Ancien et le Nouveau Testament. Donc un peu compliqué de comprendre la Bible.
En fait, la langue savante universelle de l'époque est plutôt… le latin.
Problème : les traductions latines de la Bible sont... au mieux, des traductions de traductions... au pire, assez lointaines du texte biblique original. C'est ce qu'on a appelé les « petites latines. »
Elles sont assez nombreuses, mais très éparses et de qualité variée. Un peu comme une pile de versions latines plus ou moins heureuses.
C'est là que Jérôme intervient, à la demande du pape Damase Ier. Pour permettre à ses contemporains d'accéder à une traduction de qualité, il se remet au grec et à l'hébreu, et consacre sa vie à la traduction de la Bible !
De ce travail naîtra ce qu’on appellera plus tard la Vulgate (du latin « vulgus », le peuple, c’est-à-dire la version latine de la Bible la plus répandue, comme on parle de « vulgarisation »).
Ainsi, comme l'apôtre Philippe en son temps, Jérôme permet au plus grand nombre de découvrir les Écritures et la personne qu'elles révèlent : Jésus.

Quel était donc le rapport entre Jérôme et le livre ?
Réponse : une longue histoire d’amour ! Certes, la Bible existait bel et bien avant que les poils ne lui poussent au menton… Mais elle lui a sans doute fait pousser quelques cheveux blancs, car Jérôme l’a traduite presque intégralement en latin !
Mais on aimerait attirer votre attention sur un détail surprenant dans le tableau du Caravage.
Si vous regardez bien, on dirait que Jérôme fait deux choses à la fois (ce qui n'est pas permis à tout le monde) :
Son corps est tendu entre deux actions simultanées : la lecture et l’écriture. Et ce geste raconte peut-être mieux Jérôme que tous ses attributs !
Jérôme n'a pas cherché à traduire la Bible pour réaliser un exploit intellectuel triomphant ! Il s'est tenu sur une ligne de crête permanente entre la lecture et l’écriture : écrire, méditer, choisir ses mots, interpréter… sans jamais perdre de vue le texte que l’on cherche à transmettre.
De même, Philippe n'est pas venu avec ses gros sabots expliquer la vie à l'eunuque. C'est bien parce que l'Esprit lui avait soufflé dans l'oreille de s'approcher qu'il s'est bougé le derrière !
Le Caravage aurait pu peindre Jérôme en immense savant entouré de livres dans une bibliothèque pimpante. Mais non. Il choisit de le représenter comme un homme au travail, plongé dans la Parole qu’il scrute, à la recherche d'un visage : le Christ. Et le peintre nous raconte cette rencontre.

Dans ce numéro un peu long, on vous aura fait beaucoup voyager, et on salue tous les vaillants qui sont encore là ! Pourquoi vous avoir baladé comme ça ?
Parce qu'il y a quelque chose qui nous est intimement familier dans l’histoire de cet homme penché sur son livre : lire, chercher le sens, comparer les versions, étudier une étymologie, revenir au texte en hébreu ou en grec… et surtout partager cette Parole débordante.
C'est ce qui nous pousse à nous lever les matins et braver le RER B. C'est ce que vous rendez possible en nous lisant, en nous encourageant, en nous challengeant.
Voilà pourquoi on a tenu à commencer la saison 11 de PRIXM sous le regard du vieux prixmeur avant l'heure, patron et protecteur des biblistes, des traducteurs, des bibliothécaires, des érudits et des étudiants.
Notre bon vieux barbu ne se contentait pas de traduire la Bible, c'était aussi son lecteur passionné, son commentateur, qui ne se retenait pas de partager ses découvertes dans des newsletters -encore une fois, avant l'heure- !
Et bonne rentrée !

Vous vous souvenez de notre « clé christologique » ? C’est le moment de la ressortir du tiroir. Pour Jérôme, lire l’Écriture, c’est chercher le Christ : derrière les mots, il y a le Verbe. Et il le dit beaucoup mieux que nous :
« En accomplissant une promesse faite à Paula, j'obéis aux préceptes du Christ qui dit : "Scrutez les Écritures", et aussi : "Cherchez, et vous trouverez".
Je ne veux pas qu'il me dise, comme aux Juifs : "Vous êtes dans l'erreur, parce que vous méconnaissez les Écritures et la puissance de Dieu".
Si, selon l'Apôtre Paul, "le Christ est puissance de Dieu et sagesse de Dieu", et si celui qui méconnaît les Écritures méconnaît la puissance de Dieu et sa sagesse : ignorer les Écritures, c'est ignorer le Christ. »
Saint Jérôme, Commentaire sur Isaïe, Prologue, 1-2 (CCL 73, 1-3).

Le tableau « Saint Jérôme écrivant » du Caravage (vers 1605, Galerie Borghèse, Rome) représente saint Jérôme en vieil homme aux cheveux blancs, torse nu, relégué au fond à droite et presque avalé par l’obscurité. Au centre, un énorme livre grand ouvert lui vole la vedette. Jérôme fait deux choses à la fois : de la main gauche, il tient le livre ouvert ; de la main droite, il plonge sa plume dans l’encrier. Il est tendu entre la lecture et l’écriture.
Saint Jérôme est représenté avec un livre parce qu’il a consacré sa vie à la Bible : à la demande du pape Damase Ier, il s’est remis au grec et à l’hébreu et l’a traduite presque intégralement en latin. Le Caravage le peint en homme au travail, plongé dans la Parole qu’il scrute, à la recherche d’un visage : le Christ. Jérôme est le patron des biblistes, des traducteurs, des bibliothécaires, des érudits et des étudiants.
La Vulgate est la traduction latine de la Bible née du travail de saint Jérôme. Son nom vient du latin « vulgus », le peuple : c’est la version latine de la Bible la plus répandue. Avant elle, les traductions latines, les « petites latines », étaient nombreuses, éparses et de qualité variée, souvent des traductions de traductions. Jérôme est revenu à l’hébreu et au grec pour donner à ses contemporains une traduction de qualité.
L’épisode de Philippe et de l’eunuque éthiopien est raconté dans les Actes des Apôtres (Actes 8,27-35). Un haut dignitaire de Candace, reine des Éthiopiens, lit le prophète Isaïe sur son char. Poussé par l’Esprit, Philippe s’approche et lui demande s’il comprend ce qu’il lit. L’eunuque répond : « Et comment le pourrais-je, si personne ne me guide ? » Philippe part alors de ce passage d’Isaïe et lui annonce la bonne nouvelle de Jésus.
Saint Jérôme est « le Philippe de son époque ». Philippe aide l’eunuque éthiopien à comprendre le prophète Isaïe (Actes 8) ; presque 350 ans plus tard, Jérôme aide des lecteurs qui ne lisent plus l’hébreu ni le grec en traduisant la Bible en latin. Tous deux permettent au plus grand nombre de découvrir les Écritures et la personne qu’elles révèlent : Jésus.
La « clé christologique des Écritures » désigne le fait que le sous-texte de la Bible, en particulier de l’Ancien Testament, flèche vers Jésus-Christ. Philippe la donne à l’eunuque éthiopien : la brebis conduite à la boucherie dont parle Isaïe, c’est Jésus crucifié et ressuscité. Saint Jérôme le dit dans son Commentaire sur Isaïe : « ignorer les Écritures, c’est ignorer le Christ ».