Qui est le « serviteur souffrant » dans la Bible ? À quoi cette figure renvoie-t-elle ? De quoi l’agneau est-il le symbole ? Quel est le lien avec le Christ ?
Aujourd’hui on va vous faire lire un passage particulièrement violent.
Alors on vous propose un moment de douceur avant d’attaquer.
Pour ça, voici un extrait du Messie (HWV 56), oratorio composé en 1741 par Georg Friedrich Haendel (type qui porte la perruque comme personne).
L’interprétation vocale est signée Jakub Józef Orliński (génie polonais au double prénom biblique). Et tout ceci est enregistré à Aix-en-Provence en 2024.
Et maintenant, place au texte qui inspira cette œuvre déchirante.
Ce texte fait partie des prophéties les plus célèbres de l’Ancien Testament. Il décrit les souffrances d’un homme innocent.
Méprisé, abandonné des hommes, homme des douleurs et connu de la souffrance. Comme quelqu’un devant qui on se voile la face, méprisé du coup, nous n'en faisions aucun cas.
Pourtant, c’était nos maladies qu’il portait et nos douleurs qu’il supportait. Et nous, nous l’estimions touché, frappé par Dieu, humilié.
Lui, il a été blessé à cause de nos iniquités, écrasé à cause de nos crimes : la correction qui nous donne la paix est sur lui, dans sa plaie est notre guérison. Nous avons tous erré comme des brebis, chacun s’est tourné vers sa propre voie et YHWH a fait retomber sur lui notre iniquité à tous.
Pendant qu’il était maltraité, lui, il s’humiliait et n’ouvrait pas la bouche. Comme un agneau est conduit à l’immolation, comme une brebis est muette devant ceux qui la tondent, il n’ouvrira pas la bouche.
Il a été enlevé par l’oppression et le jugement. Et sa génération, qui la considèrera ? Oui, il a été retranché de la terre des vivants. À cause du crime de mon peuple, le coup est pour lui.
On a mis les méchants dans sa tombe et le riche dans sa mort, parce qu’il n’avait pas commis de violence et qu’il n’y avait pas de tromperie en sa bouche.
YHWH s’est plu à l’écraser, à le rendre malade. Si son âme offre un sacrifice pour le péché, il verra une semence, il prolongera ses jours et la volonté de YHWH réussira par sa main.
À cause de la peine de son âme, il verra, il se rassasiera dans sa connaissance ; le juste mon serviteur justifiera la multitude, il portera lui-même leurs iniquités.
Voilà pourquoi je lui donnerai une part parmi les multitudes et avec les puissants, il aura part au butin : parce qu’il a dénudé son âme jusqu’à la mort, qu’il a été compté parmi les pécheurs, qu’il a porté lui-même la faute des multitudes et qu’il a intercédé pour les pécheurs.

Vous venez de lire un texte particulièrement violent. Dans cet extrait, le prophète Isaïe décrit les persécutions qu’endure un mystérieux personnage :
« Lui, il a été blessé à cause de nos iniquités, écrasé à cause de nos crimes. » (Is 53, 5)
Dans le jargon de l’exégèse, ce personnage est traditionnellement appelé « le serviteur souffrant » ou encore « l’homme de douleurs ». C’est cela que peint et représente Albrecht Dürer (ci-dessus).
Qui est donc ce serviteur détruit par « nos » lâchetés, violences, trahisons et injustices ? Ne répondons pas trop vite et continuons notre analyse, guidés par les interprétations sublimes que les artistes en ont donné.

Si notre cher René parle du bouc-émissaire, le texte biblique quant à lui évoque plutôt sa progéniture : l'agneau.
« Comme un agneau est conduit à l’immolation, comme une brebis est muette devant ceux qui la tondent, il n’ouvrira pas la bouche. » (Is 53, 7)
Que symbolise « l’agneau » dont parle Isaïe dans ce chapitre ?
En fait, la figure de l’agneau est uuuuuuultra chargée dans la Bible. D’ailleurs, c’est sans doute l’animal qui est le plus cité et dont la portée symbolique est la plus importante.
Pour faire simple, on vous propose une réponse en deux volets (comme ça vous pourrez faire la grasse mat’ sans être réveillé) :
C’est toute cette charge symbolique que Zurbarán réussit à exprimer… en représentant simplement un agneau aux pattes ligotées (ci-dessous). Comme un animal impuissant qui s’apprête à être tué.

« Pourtant, c’était nos maladies qu’il portait et nos douleurs qu’il supportait. » (Is 53, 4)
Dans la tradition chrétienne, ce chapitre est lu le vendredi saint, lorsque les croyants font spécifiquement mémoire de la Passion et de la mort de Jésus sur la croix.
La figure de l’agneau muet conduit à l’abattoir… est relue et interprétée comme une préfiguration de la Passion du Christ, lui qui se tient silencieux devant les accusations mensongères, les crachats, les humiliations, la flagellation puis la mort. Alors qu'il pourrait foudroyer ses accusateurs par un mot, il se tait. Cela surprend d'ailleurs Ponce Pilate lors du procès (Jn 19, 10).
Il montre ainsi que sa mort est un sacrifice consenti et non un accident de l'histoire. Autrement dit : à l'image du mystérieux personnage décrit par Isaïe, Jésus ne souffre pas pour ses propres fautes… mais il se charge de crimes dont il est innocent. Littéralement, il accepte d’être « le bouc émissaire ».
Pour le dire de manière chrétienne : sa mort devient un sacrifice agréé par le Père pour le pardon des péchés des autres.

Avant de conclure, on vous propose un grand écart (façon Simone Biles aux JO) et un bond de milliers de pages pour aller dans le Nouveau Testament.
Car nous ne sommes pas les premiers à nous interroger sur cette étrange prophétie du Livre d’Isaïe. Peu de temps après la mort et la Résurrection de Jésus, un eunuque d'Éthiopie tombe justement sur cet extrait. Voilà ce que racontent les Actes des Apôtres :
« Le passage de l’Écriture qu’il lisait était celui-ci : "Comme une brebis, c’est à la tuerie qu’il a été mené et comme un agneau sans voix devant celui qui le tond, ainsi il n’ouvre pas la bouche. C’est dans l’humiliation que son jugement a été enlevé. Sa génération, qui la racontera ? Car sa vie a été retranchée de la terre."
Répondant, l’eunuque dit à Philippe :
— Je te prie, de qui le prophète dit-il cela ? Est-ce de lui-même ou de quelque autre ?
Alors Philippe, ayant ouvert la bouche et commencé par ce passage, lui annonça la bonne nouvelle de Jésus. » (Ac 8, 27-35)
Dès les premiers temps de l'Église, les chrétiens ont relu et interprété cet énigmatique chapitre d'Isaïe... à la lumière de la Passion, de la mort et de la résurrection du Christ.
Marqué par l'événement de la vie de Jésus, Philippe amène ainsi l'eunuque à poser un acte de foi : ce serviteur souffrant dont parle Isaïe... préfigure Jésus. C'est ce qu'on appelle une « typologie biblique ».

Finalement, ce texte d’Isaïe raconte l’expérience de gens qui n’ont pas compris l’identité de ce serviteur. C’est seulement après coup qu’ils se rendent compte qu’ils se sont trompés à son égard.
« Nous ne l’avons pas calculé. Pourtant, c’était nos maladies qu’il portait et nos douleurs qu’il supportait. » (Is 53, 3-4)
Autrement dit, ce chapitre d’Isaïe raconte un retournement de situation.
Ce changement de regard est l’un des ressorts principaux des évangiles. C’est ce qu’on appelle « l’intrigue de reconnaissance » (ou « anagorisis » pour le dire en grec avec un terme savant).
Qui est cet homme, finalement ? Pourquoi ne l’a-t-on pas reconnu plus tôt ?
À l’image des pèlerins d’Emmaüs, voilà le genre de questions que les chrétiens se posent en considérant la mort de cet homme nommé Jésus.
Comme dernière interprétation picturale, on a décidé de contempler le chef-d'œuvre de Hans Holbein... mais à la verticale (histoire de pleinement en apprécier les détails). C'est cadeau.

En guise d'ouverture, on vous invite à lire et relire d’autres articles, afin de prolonger notre analyse.
Enfin, ne manquez pas le mot de la fin.
Père de l’Église du Ve siècle, Théodoret de Cyr interprète la prophétie d’Isaïe à la lumière de la vie (et de la mort et la résurrection) de Jésus. C’est ce qu’on appelle une « lecture christologique ». Voici :
« Nos remèdes, ce sont les souffrances du Seigneur. Voilà ce que le prophète nous enseigne lorsqu'il proclame : “C'est nos péchés qu'il porte, et c'est pour nous qu'il souffre” ; et nous, nous pensions qu'il était châtié, frappé, maltraité.
C'est à cause de nos péchés qu'il a été blessé, à cause de notre iniquité qu'il a été broyé ; le châtiment qui nous obtient la paix est tombé sur lui.
C'est par ses blessures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, c'est pourquoi il a été conduit à l'abattoir comme une brebis, comme un agneau mené devant le tondeur.
Conduit à la mort et déposé dans le tombeau, il a détruit la tyrannie ancestrale, et il a offert l'incorruptibilité aux hommes asservis à la corruption. »
Théodoret de Cyr (393-428), §28 du Traité sur l'incarnation du Seigneur (1467-1470), Patrologie grecque 75.

Le « serviteur souffrant » est un personnage décrit au chapitre 53 du Livre d'Isaïe qui endure souffrance, rejet et mort alors qu’il est innocent. Il expie par son sacrifice les fautes et les souffrances des autres. Plusieurs interprétations existent : il peut s'agir du peuple d’Israël lui-même ou du prophète (Isaïe, Jérémie ou Ézéchiel).
Dans la Bible, l’agneau symbolise l’innocence et le sacrifice. L’image évoque un être innocent conduit au sacrifice sans résistance. L’agneau représente la pureté mais aussi le sacrifice. Dans l’Exode, le sang de l’agneau protège les Hébreux lors de la Pâque.
Les chrétiens voient dans ce texte une préfiguration de la Passion du Christ : Jésus, innocent, souffre et meurt pour les péchés de l’humanité. Le chapitre 53 du Livre d'Isaïe est ainsi lu le Vendredi Saint parce qu'il correspond à ce que vit le Christ dans sa Passion !
Dans le christianisme, Jésus est comparé à l’agneau pascal :