Pourquoi Le Caravage a-t-il été cordialement prié de retravailler son tableau ? Pourquoi Matthieu a-t-il le genou posé sur un tabouret en équilibre ? Comment interpréter ce tableau ?
En janvier 2025, sur les recommandations d'un certain Étienne Daho, on a passé un petit « weekend à Rome ».
On en a profité pour faire un tour à l’église Saint-Louis-des-Français… et on s'est arrêté un long moment pour contempler et analyser un tableau (pas celui de la semaine dernière non, celui juste à côté)...
Avant de nous plonger dans le tableau du Caravage, lisons un court passage de la Deuxième Épître de Pierre. Il évoque le processus d’écriture des textes qui fondent ce qu’on appelle aujourd’hui « la Bible ».
Nous tenons pour particulièrement confirmée la parole prophétique à laquelle vous faites bien de prêter attention
comme à une lampe qui brille dans un lieu glauque jusqu’à ce que le jour vienne à poindre et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs,
avant tout en comprenant qu’aucune prophétie de l’Écriture n’est faite d’explication personnelle car aucune prophétie ne fut jamais apportée par volonté humaine,
mais c’est portés par l’Esprit saint que les hommes, de la part de Dieu, ont parlé.
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Dans cet autre article, on a analysé le tableau du Caravage intitulé « La vocation de saint Matthieu ». Cette semaine, on se penche sur le tableau qui se trouve dans la même église, dans la même chapelle… littéralement juste à côté.
À nouveau, il s’agit d’un tableau représentant saint Matthieu, l’apôtre et évangéliste (d’après la tradition). On peut le voir tout affairé, stylet en main et livre ouvert. Il se tient à sa table de travail, en pleine action d’écriture de l’évangile !
Pour le dire grosso modo, les évangiles racontent les épisodes marquants de la vie de Jésus. Mais Matthieu n’est pas le seul à gratter du papier : il y a 4 évangiles dans la Bible : Matthieu, Marc, Luc et Jean !
Pour le dire moins grosso modo — et donc beaucoup plus finement —, on vous renvoie à 2 excellents articles écrits par nos soins :
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Posons la question tout de go, bien naïvement. Pourquoi y a-t-il un ange qui flotte en l’air au dessus de Matthieu ?
Réponse : cet ange symbolise « l’inspiration divine ». En effet, pour les chrétiens, Matthieu n’écrit pas son évangile d’une seule traite sur un éclair de génie personnel et bam fini, chef-d'œuvre pour les siècles des siècles… Non.
Dans le processus d’écriture de son évangile, Matthieu est inspiré par Dieu — symbolisé ici par l’ange qui est en train de discuter avec lui.
Et de quoi Matthieu et l’ange discutent-ils ? Eh bien on n’en sait rien — de Jésus et de la rédaction de l’évangile, sans doute. Après tout c’est un tableau, à nous d’interpréter !
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Pour mieux comprendre cette toile, il faut savoir qu’il s’agit de la seconde version. Voici la première version (ci-dessus) en noir et blanc.
Pourquoi La Caravage a-t-il été cordialement prié de retravailler son tableau ? Les historiens de l’art parlent notamment de la vulgarité des pieds nus de Matthieu ou encore de sa position qui ne le met pas du tout en valeur… Mais il y a aussi des raisons proprement théologiques !
En effet, ce tableau a été commandé par le cardinal français Matthieu Contarelli (tant qu’à faire, autant commander un tableau sur l’apôtre dont il porte le nom)... et il est exposée dans une église. Pour le dire grossièrement, il s’agit d’une œuvre à visée « théologique ».
Or, entre les deux versions, le rapport entre Matthieu et l’ange est très différent !
Conclusion : la seconde version donne à voir l’action de l’inspiration — et non la correction ou la dictée d’un professeur envers un élève qui n’aurait aucune singularité.
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Regardez les mains de l’ange. Il a l’air de compter sur ses doigts. Si on se permet une libre interprétation, on peut l’imaginer en train dire à Matthieu : « n’oublie pas, il y a aussi ça, et ça, et ça aussi ! ».
Pour l'anecdote, certaines historiens de l'art font remarquer que la positions des mains de l'ange... dessine comme une forme d'oreille — qui suggère que l'écriture de l'évangile en passe d'abord par l'écoute. À bon entendeur...
Enfin, on devine une certaine complicité entre les deux personnages. Autrement dit, Matthieu est représenté sous les traits d’un écrivain qui est pleinement l’auteur de son texte… et qui se laisse pleinement inspirer par Dieu (symbolisé par l’ange).
Bref, on est plongé dans l’instant de l’inspiration, qui se présente ici comme un dialogue intime entre Dieu et l’évangéliste. Et on peut désormais en revenir au verset final du texte biblique que nous vous proposions :
« C’est portés par l’Esprit saint que les hommes, de la part de Dieu, ont parlé. » (2P 1, 21)
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Pour conclure, observez les détails au premier plan… Pourquoi Matthieu est-il à moitié debout, le genou posé sur un tabouret en train de tomber ?
Sa position est assez étonnante. D’ailleurs, le tabouret dépasse du cadre, comme si Matthieu était en train de tomber en direction du spectateur. Est-ce une invitation à inclure le lecteur dans ce texte, comme si le lecteur faisait partie de l’évangile et de ce processus de dialogue avec Dieu ?
Le mystère de l’inspiration divine constitue un point central dans la théologie chrétienne. On a donc décidé de conclure avec les mots de l’Église catholique, et plus précisément les mots du Concile Vatican II, dans un texte paru en 1965 :
« Pour faire les Écritures, Dieu a choisi des hommes, qu’il a pris dans l’usage de leurs qualités propres et de leurs capacités. Ainsi il agit en eux et par eux afin qu’ils écrivent, en qualité d’auteurs véritables, tout ce que Lui-même veut et seulement cela. »
Dei Verbum, Constitution dogmatique sur la révélation divine, chapitre III, « L’inspiration de la Sainte Écriture et son interprétation », paragraphe 11

La première version a été refusée, notamment pour des raisons esthétiques et théologiques. L’ange y tenait la main de Matthieu, suggérant une dictée directe. La seconde version met davantage en valeur la liberté et la dignité de l’évangéliste.
L’ange symbolise l’inspiration divine. Il ne dicte pas mécaniquement le texte, mais représente l’action de l’Esprit saint qui dialogue avec Matthieu sur l’écriture de son Évangile. Les évangélistes sont donc de véritables auteurs, mais inspirés par Dieu pour transmettre fidèlement son message.
Le Caravage traduit visuellement une réflexion théologique : l’inspiration n’est ni une simple création humaine, ni une dictée divine mécanique, mais un dialogue vivant entre Dieu et l’homme.