De quel texte biblique vient le Magnificat ? En quoi le cantique d’Anne inspire-t-il le cantique de Marie ? Ça veut dire quoi « fille de Sion » ?
Composé en 1723, le Magnificat en ré majeur de Jean-Sébastien Bach (superbe perruque, NDLR) reprend exactement les paroles que prononce Marie à l’issue de sa visite à sa cousine Élisabeth : Magnificat anima mea Dominum (« Mon âme loue le Seigneur »).
Le premier mot du cantique de Marie « Magnificat » est devenu son titre. Le verbe latin magnificare signifie « exulter » ou « chanter la louange ».
Si vous n’avez pas tout capté, le mieux, c’est de lire la suite — et de vous délecter de cette interprétation de l’orchestre du Concert D’Astrée, ici dirigé par Emmanuelle Haïm en décembre 2017 à Francfort.
Bonus anecdote de bibliothécaire, sachez que cette œuvre de Bach est répertoriée sous le nom de BWV 243 — à ne pas confondre avec BMW 243, qui est la référence d’une jante coulée de 17 pouces en alliage léger.
Juste après l’annonce de l’ange Gabriel à Marie (alias l’Annonciation), vient la Visitation. Marie est enceinte et rend visite à sa cousine Élisabeth, enceinte elle aussi.
Se levant en ces jours-là, Marie partit en hâte pour la région des montagnes, vers une ville de Juda et elle entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Et il se fit, lorsqu’Élisabeth entendit la salutation de Marie, que l’enfant bondit dans son sein et qu’Elisabeth fut remplie d’Esprit Saint. Elle s’écria d’une voix forte et dit :
— Bénie es-tu entre les femmes ! et béni le fruit de ton ventre ! Mais d’où m’arrive-t-il que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? Car, vois-tu, dès que la voix de ta salutation s’est fait entendre à mes oreilles, l’enfant a tressailli d’allégresse en mon sein ! Et bienheureuse, celle qui a cru, car ce qui lui a été dit par le Seigneur s’accomplira.
Et Marie dit :
— Mon âme magnifie le Seigneur
et mon esprit exulte en Dieu, mon Sauveur
parce qu’il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante.
Voici, en effet : désormais toutes les générations me diront « bienheureuse »
parce que le Puissant fit pour moi de grandes choses et saint est son nom
et sa miséricorde se répand de génération en génération sur ceux qui le craignent.
Il a déployé la force par son bras, il a dispersé les orgueilleux dans la pensée de leur cœur
il a renversé les puissants de leur trône et élevé les humbles
il a comblé de biens les affamés et renvoyé les riches les mains vides.
Il a secouru Israël, son serviteur se souvenant de sa miséricorde, comme il l’a dit à nos pères,
en faveur d’Abraham et de sa descendance à jamais.
Marie demeura avec elle environ trois mois puis elle s’en retourna dans sa maison.
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Dans un autre article (à lire et relire ici), nous avions concentré notre éclairage sur les 5 premiers versets de la Visitation (alias la rencontre entre Marie et Élisabeth toutes les deux enceintes). On peut globalement en retenir 3 grandes choses :
Aujourd'hui, on attaque la suite — et on va parler musique. Alors préparez la tisane au miel, sortez la clef de sol et chauffez vos cordes vocales... et c'est parti !
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Dans la tradition chrétienne, Marie tient une place éminente (comme on l'a vu majestueusement dans cet autre article par exemple).
En l'occurrence, elle est très souvent représentée en Madone qui tient l’enfant Jésus dans les bras, comme dans le sublime tableau d'Alessandro di Mariano di Vanni Filipepi, dit Sandro Botticelli (ci-dessus).
Mais elle est rarement représentée en train de chanter à pleins poumons… et c’est dommage (on avoue, c’est un cri du cœur de notre part). C’est dommage, parce qu’il y a bel et bien un passage des Écritures où Marie fait vibrer sa voix — et on peut même légitimement penser qu’elle chante !!
« Et Marie dit : "Mon âme magnifie le Seigneur et mon esprit exulte en Dieu, mon Sauveur" » (Lc 1, 46-47)
Ce poème de louange est tout simplement sublime. Il a inspiré les plus grands compositeurs comme Vivaldi, Bach, Rachmaninov…

Aussi appelé « cantique de Marie », le Magnificat est particulièrement remarquable parce qu’il s’agit d’une longue prière énoncée par Marie… alors qu’elle ne parle pas beaucoup dans les évangiles !
En effet, elle ne parle que deux petites fois auparavant :
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La composition de ce passage est finement travaillé par l'évangéliste Luc. En fait, le cantique de Marie s'inspire largement du cantique d'Anne (1S 2, 1-10), dans le Premier Livre de Samuel, dans l'Ancien Testament !
Contexte : après des années de stérilité, de souffrance et de mépris parce qu'elle n'avait pas d'enfant, Anne vient de donner naissance à un fils, Samuel. Prise d'un soudain élan de joie, elle s’adresse alors à Dieu dans une sublime prière.
« Mon cœur a exulté dans le Seigneur, ma corne a été exaltée par le Seigneur,
ma bouche s’est élargie sur mes ennemis car je me suis réjouie de ton salut.
Il n’est pas de saint comme le Seigneur car il n’y a personne hormis toi et il n’y a pas de fort comme notre Dieu. [...]
L’arc des puissants a été vaincu et les faibles se sont ceints de force.
Ceux qui étaient rassasiés auparavant se sont loués pour du pain
et ceux qui étaient affamés ont été rassasiés.
Le Seigneur fait mourir et fait vivre, il fait descendre en enfer et en fait remonter. Le Seigneur appauvrit et enrichit, il abaisse et élève.
De la poussière il retire le pauvre, du fumier il relève l’indigent pour qu’il s’assoie avec les princes et occupe un trône de gloire. » (1S 2, 1-8)
Pas besoin de s'appeler Sherlock Holmes pour deviner que le cantique de Marie s'inspire largement du cantique d'Anne (y'a quand même beaucoup d'indices, non ?). Pour cette raison, le cantique d'Anne est parfois appelé « le prototype du Magnificat », même si le cantique de Marie est beaucoup plus personnel.
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De façon générale, deux grands thèmes se détachent dans ces prières éclatantes (mises dans la bouche de Marie ou de Anne) :
Historiquement, l’évangéliste Luc a probablement trouvé ce cantique dans le milieu des « pauvres ». Il s’agit d’une prière qu’il a jugée convenable de mettre sur les lèvres de Marie tout en l'insérant dans son évangile.
Marie est donc la figure parfaite de « fille de Sion », femme juive héritière de toute la tradition qui la précède… et donc de toute l’Écriture (à commencer par le célèbre cantique d’Anne).
Au passage, ce parallèle nous offre une nouvelle fois l'occasion de vous rappeler le lien indéfectible qui unit l’Ancien et le Nouveau Testaments !! C'est notre grand dada chez PRIXM, pour battre en brèche les relents d'hérésie marcioniste (voilà, on dit les termes).
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Pour terminer, revenons au Magnificat. Globalement, les chapitres 1 et 2 de l’évangile de Luc baignent dans une immense atmosphère de joie. Et c’est ce sentiment, cette émotion, cette tonalité… qui impriment le tempo jusqu’au bout des lèvres de Marie :
« Mon âme magnifie le Seigneur et mon esprit exulte en Dieu, mon Sauveur » (Lc 1, 46-47)
Pour ceux qui reçoivent Jésus, cette joie débordante est le signe que Dieu est à l'œuvre. Ici, Marie reconnaît l'action de Dieu dans sa vie — et savoir ça, bah c'est LA raison par excellence de sortir guitare trompette et vocalise en immense cantique de louange.
Voilà ce que dit Marie... Elle renvoie l’ascenseur au Boss : la joie infinie vient de Dieu et peut librement s’exprimer dans une prière en feu d’artifice.
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Pour conclure, on remonte à la capitale et on laisse la parole à celui qui s’est laissé envoûter par ce chant de Marie. Lors des vêpres de Noël à Notre-Dame de Paris, le 25 décembre 1886, Paul Claudel entend résonner le Magnificat…
« J’étais debout, près du deuxième pilier, à droite, du côté de la sacristie. Les enfants de la maîtrise étaient en train de chanter ce que je sus plus tard être le Magnificat. En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus, d'une telle force d'adhésion [...] que, depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie agitée, n'ont pu ébranler ma foi, ni, à vrai dire, la toucher. »
Paul Claudel (1868-1955), « Magnificat », La Nouvelle Revue Française, Tome III, 1910, p. 557
