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Généalogie de Jésus : où sont les femmes ?

L’évangile de Matthieu commence par une longue liste généalogique retraçant la famille de Jésus. Et seules cinq femmes y sont citées. Qui sont-elles et quelle est leur histoire ?

04 minutes et 56 secondes avec Sia, Guido Reni, Le Tintoret, Egon Schiele et Erri De Luca
Dernière mise à jour -  
31/12/2022

Petite ambiance de Noël avec Sia

On aurait pu commencer avec Patrick Juvet et son titre Où sont les femmes ? de 1977 pour poser frontalement le sujet. Mais on a trouvé que l'emblématique chanteuse australienne Sia offrait une pépite plus douce pour chanter Noël avec son album Everyday is Christmas de 2017. Pour la petite anecdote, l'un des morceaux de cet album, Santa is coming for us, a notamment servi de bande-originale pour un film réalisé par Alain Chabat : Santa et Cie.

Reprenant le kitsch et le folklore des chansons de Noël, l'immense interprète de Chandelier ouvre ainsi notre numéro avec joie et légèreté. Mais revenons à l'événement originel de toute cette fête : la naissance de Jésus, petit enfant au sein d'une famille historique.

Le texte biblique qui retrace la généalogie de Jésus

Cette longue généalogie est un bonheur pour les futurs parents en recherche de prénom. Mais il s’agit surtout des tout premiers versets de l’évangile de Matthieu. Il ouvre en effet son évangile avec cette liste de noms. Et il y a beaucoup à en dire.

Livre de la genèse de Jésus-Christ, fils de David, fils d'Abraham.

Abraham engendra Isaac

Isaac engendra Jacob

Jacob engendra Juda et ses frères

Juda engendra Pharès et Zara de Tamar

Phares engendra Esrom

Esrom engendra Aram.

Aram engendra Aminadab

Aminadab engendra Naasson

Naasson engendra Salmon

Salmon engendra Booz de Rahab

Booz engendra Jobed de Ruth

Jobed engendra Jessé

Jessé engendra le roi David

Le roi David engendra Solomon de celle d’Urie

Solomon engendra Roboam

Roboam engendra Abia

Abia engendra Asaf

Asaf engendra Josaphat

Josaphat engendra Joram

Joram engendra Ozias

Ozias engendra Joatham

Joatham engendra Achaz

Achaz engendra Ézéchias

Ezéchias engendra Manassé

Manassé engendra Amos

Amos engendra Josias

Josias engendra Jéchonias et ses frères au temps de la déportation de Babylone.

Après la déportation de Babylone

Jéchonias engendra Salathiel

Salathiel engendra Zorobabel

Zorobabel engendra Abioud

Abioud engendra Éliakim

Éliachim engendra Azor

Azor engendra Sadok

Sadok engendra Achim

Achim engendra Élioud

Élioud engendra Éléazar

Éléazar engendra Matthan

Matthan engendra Jacob

Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie de laquelle fut engendré Jésus qu'on appelle Christ.

Chapitre 1, versets 1 à 16 de l'Évangile selon saint Matthieu. Traduit du grec par les équipes du programme de recherches La Bible en ses traditions.

Que révèle la généalogie de Jésus qui ouvre l’évangile de Matthieu ?

Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682), La Vierge et l'Enfant au rosaire, (vers 1655, huile sur toile 166 x 112 cm), Musée du Prado, Madrid (Espagne). Domaine public.

De l’Ancien au Nouveau Testament : une généalogie

Commençons par le plus simple. Par cette généalogie, Matthieu prend le soin de situer Jésus dans la longue histoire qui le précède : l’histoire d’Israël. En ce sens, cette longue liste de noms a une valeur incommensurable : elle souligne le lien indéfectible qui unit ce que les chrétiens appellent l’Ancien et le Nouveau Testament.

Pour reprendre une image de serrurier, Jésus est précisément le « gond » entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Pour passer d’une salle à une autre, il faut que la porte s’ouvre.

Et pour cela, Jésus est le parfait gond, grâce à ses parents Marie et Joseph. Car l’histoire d’Israël n’est pas oubliée ni abandonnée. Bien au contraire, elle est assumée et prolongée avec cette nouvelle naissance qui résonne comme un accomplissement de tout ce qui est advenu depuis Abraham.

Albin Egger-Lienz (1868-1926), Madonna ou Vierge à l'Enfant, (vers 1922, huile sur carton, 57 x 50 cm). Galerie Suppan, Vienne (Autriche). Domaine public.

Jésus, fils de Joseph donc héritier d’une famille royale

En fait, cette longue généalogie de Jésus correspond à la branche paternelle de sa famille, c'est-à-dire ses ancêtres du côté de Joseph.

On anticipe la question principale : comment peut-on attribuer cette ascendance à Jésus alors qu’il est justement présenté comme le fruit de l’intervention du Saint-Esprit et d’une mère restée vierge ? Autrement dit : si Joseph n’est pas le père biologique de Jésus, comment peut-il lui transmettre son arbre généalogique ?

Réponse : comme on l’explique ici, dans la culture juive de l’époque, l’adoption suffisait à conférer tous les droits héréditaires à l’enfant. De cette manière, cette généalogie a toute sa légitimité. Et ce n’est pas rien, puisque si vous reprenez la liste à la 12ème ligne, Joseph est présenté comme un descendant du roi David. Jésus est donc d’ascendance royale par l’entremise de Joseph !

Guido Reni (1575-1642), Saint Joseph avec l'Enfant Jésus (huile sur toile, 1635), Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg (Russie). Domaine public.

Une généalogie très masculine

En relisant cette généalogie, un petit (ou énorme) « détail » nous étonne carrément : où sont les femmes ? Pourquoi cette généalogie n'en fait-elle pas mention ?

En effet, gros comme le nez au milieu de la figure, on remarque un certain verbe utilisé très exactement à 40 reprises : « engendrer »... et aucune mention des mères, qui sont pourtant bien placées pour savoir ce que cela signifie.

Plus étonnant encore, certaines des mères en question sont bel et bien nommées dans les récits bibliques. Elles ne sont donc pas toutes inconnues ! Prenons quelques exemples les plus éclatants :

  • La femme d’Abraham s’appelle Sarah, c’est elle qui porte et donne naissance à Isaac (Gn 21, 1-3)
  • La femme d’Isaac s’appelle Rebecca, c’est elle qui porte et donne naissance à Jacob (Gn 25, 20-26)
  • La première femme de Jacob s’appelle Léa, c’est elle qui porte et donne naissance à Juda (Gn 29, 35)

Certes, l’époque était différente et le souci de la lignée se transmettait par le nom du père. Mais il y a bien de quoi s’étonner de cette absence totale de prénom féminin dans cette généalogie de Jésus.

Absence totale ? Ce n’est pas exact. En réalité, il y a bien 5 mentions de femmes dans cette longue liste. Étant donné l’extrême surprise à constater ces rares prénoms de mères aïeules de Jésus, on a bien des raisons de se pencher plus en détail sur chacune d’elles.

Egon Schiele (1890-1918), La Sainte Famille (1913), Localisation inconnue. Collection particulière. Domaine public.

Les rares femmes citées : Tamar, Rahab, Ruth, Bethsabée et Marie

Par souci de simplicité, nous vous avons aidés en mettant en gras la mention de ces cinq femmes dans le texte biblique. Voici donc leur nom et leur histoire, puisque seules quatre d’entre elles sont explicitement nommées :

  • Tamar, la double veuve qui se vêtit en prostituée pour s’offrir à l’homme désiré – accessoirement son beau-père, Juda.
  • Rahab, la prostituée de Jéricho qui trahit son peuple et sauve deux Israélites poursuivis par les soldats cananéens.
  • Ruth la Moabite, la fidèle bru de sa belle-mère Naomi qui, une nuit, se glissa sous les couvertures de Booz et se fit épouser par lui.
  • Bethsabée, l’épouse de Urie le Hittite, évoquée implicitement par les mots « celle d’Urie ». Le roi David fit assassiner Urie, le mari, et épousa la veuve Bethsabée. Ironie de l’histoire : de cette union entachée de sang naîtra Salomon, dont la racine hébraïque signifie « paix ».
  • Marie, la mère de Jésus, mystérieusement enceinte avant les noces d’un enfant qui n’est pas de son époux Joseph.

Chacune de ces cinq femmes fait l’expérience d’une histoire  tourmentée au parfum de scandale et de danger. Pour redécouvrir plus précisément chaque histoire, nous avons glissé dans chaque nom un lien vers nos anciens articles. Ainsi, vous pourrez lire en détail les récits bibliques que nous n’avons que retracés grossièrement en une phrase bien rapide.

Le Tintoret (1519-1594), La rencontre de Tamar et Juda (vers 1555-1559, huile sur toile, 150 x 155 cm). Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid (Espagne). Domaine public.

Pourquoi mentionner particulièrement ces cinq femmes ?

La question soulevée par la mention de ces cinq femmes dans l’arbre généalogique de Jésus est assez spontanée : pourquoi elles ?

  • Premier élément de réponse : chacune d’elle, à sa façon, est une éclatante manifestation des chemins surprenants que Dieu prend pour tracer l’histoire d’Israël et l’histoire de l’humanité aboutissant ici à Dieu en personne : Jésus.
  • Deuxième élément de réponse : exceptions faites de Bethsabée et de Marie ; Tamar, Rahab et Ruth sont toutes des femmes étrangères au peuple d’Israël. Elles se distinguent à ce titre par la force et la grâce qui les amènent à prendre place au sein du peuple élu.
Matteo Rosselli (1578-1650), Rahab fait échapper de Jéricho les espions envoyés par Josué (vers 1630, huile sur toile, 193 x 218 cm), Musée des Beaux-Arts, Nîmes (France). Domaine public.

Conclusion : que retenir de cette généalogie ?

Placée en ouverture de son évangile, cette longue généalogie de Jésus retracée par Matthieu est extrêmement riche. Le scoop le plus gigantesque est aussi l'info la plus évidente : en nommant ainsi les ancêtres de Jésus, l’évangéliste Matthieu montre combien Jésus est pleinement homme. Et c’est révolutionnaire ! Car souligner que Jésus est pleinement homme, c’est assumer ce qu’il y a de plus basique, à savoir la mémoire et l’héritage reçus de ses aïeux. Or, bon nombre des personnages cités dans cette généalogie ne sont pas de parfaits exemples de vie sainte ou impeccable !

Finalement, Matthieu montre que Jésus s'inscrit dans une vraie famille humaine avec des ancêtres pas vraiment parfaits ni tout lisses...

Peintre anonyme, La naissance du Christ, (vers 1500, toile 140 x 110 cm), Kunsthistorisches Museum, Österreichische Galerie Belvedere, Vienne (Autriche). Domaine public.

Le mot de la fin

Nous avons insisté sur le fait que Tamar, Rahab et Ruth ont en commun leur origine étrangère : elles viennent de peuples voisins ou ennemis d'Israël. L'auteur italien Erri De Luca y voit un détail à la signification magnifique et de grand sens :

« Voici que, dans la précieuse descendance du messie, sont greffées des femmes et des girons de peuples différents. Avec leurs transfusions de sang mêlé, l’histoire hébraïque éloigne d’elle le sceptre, et le spectre de la pureté de sang. Même le messie est métis. C’est une leçon grandiose, peu connue et peu répétée. [...] L’histoire d’Israël sera tel un accordéon, elle oscillera entre attachement et abjuration. Or les femmes étrangères, Tamar, Rahab, Ruth, ont en commun le voyage inverse, elles choisissent d’appartenir à Israël. Elles abandonnent leur religion et leur peuple sans plus changer d’avis. Elles choisissent le Dieu unique monté du désert, elles veulent féconder leur ventre de la semence des porteurs de l’annonce nouvelle et visionnaire : une seule divinité auteur du monde. »

Erri De Luca, Les saintes du scandale, Paris, Mercure de France, 2013, p. 31

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